Usbek & Rica – « La technique nous libère et nous enchaîne en même temps »

Et si la révolution industrielle n’avait pas commencé avec « l’invention » de la machine à vapeur par James Watt en 1769 en Angleterre ? Et si l’industrialisation n’était pas une rupture mais « un phénomène lent, qui commence bien avant le XVIIIème siècle et ne s’attache pas à un territoire particulier » ? L’exposition Évolutions industrielles, qui a ouvert ses portes à la Cité des sciences et de l’industrie (Paris) en juin dernier et se tient jusqu’au 5 mars 2023, entreprend en tout cas de déconstruire minutieusement cette notion. Faut-il pour autant l’enterrer définitivement ? Quels bouleversements sociaux et techniques cette période historique a-t-elle entraîné ? Comment comprendre l’émergence de tous ces objets issus de l’industrie que nous créons mais qui « nous transforment en retour » ? Nous avons posé la question à Antoine Picon, architecte et historien des sciences et de l’art, professeur d’histoire et d’architecture des technologies à Harvard, et membre du comité scientifique de l’exposition.

Usbek & Rica : Quel regard portez-vous, en tant qu’historien, sur l’expression « révolution industrielle » ? Quelles réalités ce terme recouvre-t-il ?

Antoine Picon : Le XIXème siècle a inventé cette notion pour désigner un décollage, et finalement un changement à la fois technique, économique et social. Mais depuis quelques années, beaucoup de travaux scientifiques permettent de la nuancer. La révolution industrielle, même en la considérant comme « le » grand changement intervenu entre les XVIIIème et XIXème siècles, est un processus beaucoup plus étalé que ce qu’on imaginait initialement. En France, par exemple, l’énergie hydraulique n’est supplantée par la machine à vapeur que très tardivement dans le XIXème siècle. Il existe des trajectoires technologiques différentes d’un pays à un autre, qui permettent de modérer la fameuse triade « fer-charbon-vapeur », censée caractériser la première révolution industrielle.

Malgré tout, je fais partie des gens qui pensent que quelque chose a bel et bien basculé entre le début ou le milieu du XVIIIème siècle et la fin du XIXème siècle. Il faut prendre ses distances par rapport à la notion elle-même et les limites qu’elle peut contenir, mais force est de constater qu’on a atterri dans des types de société très différents de celles de l’ancien régime. Il est indéniable que nous avons traversé de nombreux changements sociaux liés à certaines techniques. Prenons le chemin de fer : là où il fallait parfois plusieurs semaines pour aller du nord au sud de la France au XVIIème siècle, il ne faut plus que quelques heures pour faire le même trajet dès la fin du XIXème siècle. J’ajouterais qu’il est toujours un peu simpliste de s’imaginer qu’une révolution est forcément brutale : même la Révolution française, qui n’éclate pourtant que sur une période courte, est inséparable de la lente crise de l’ancien régime qui s’ouvre dès le XVIIème siècle. Selon moi, la notion de révolution industrielle a donc encore son utilité, à condition de la prendre avec les précautions que je viens d’indiquer.

L’exposition Évolutions industrielles s’intéresse notamment à ces objets que nous fabriquons et qui, « en retour, nous transforment » : smartphones, drones, boîtes de conserve… Comment les avez-vous choisis ?

Nous avons choisi des objets qui ont la particularité de dissimuler des systèmes. Prenez la boîte de conserve : on a l’impression d’un objet banal, alors qu’elle nécessite un ensemble de technologies et change complètement le régime de mortalité à la fin du XIXème siècle. Les objets qui sont présentés sont donc des objets qui ont des racines multiples et très étendues d’une part, et des effets assez saisissants sur notre fonctionnement social d’autre part.

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