Un permis mer, qu’en pensent les acteurs de la pêche ?

L’avis adopté par le MEDAC (Mediterranean Advisory Council) quant à l’instauration d’un minimum de réglementation de la pêche récréative en mer Méditerranée a suscité de vives réactions sur les réseaux sociaux.

Rappelons que cet avis a été commandé par la Commission européenne dans le cadre de l’établissement de la future Politique Commune de la Pêche qui entrera en vigueur l’année prochaine pour une durée de quatre années.

En outre, précisons qu’un avis a pour vocation d’aiguiller de futurs projets de lois et n’est en rien définitif. Derrière ce « mouvement de terrain » se trame en réalité un travail de fond mené par les fédérations nationales européennes ou encore de l’EAA (European Anglers Association) et de l’EFTTA (l’association représentant les industries de la pêche de loisir) qui militent pour la reconnaissance du poids socio-économique de notre loisir depuis de nombreuses années. Qu’il soit notamment enfin reconnu, au même titre que celui de la pêche professionnelle, et intégré dans le système d’allocation des opportunités de pêche (TACs) européen. Rappelons que les quotas sont définis par chaque État membre pour sa population, et notamment par zone maritime. Mais pour intégrer ce cadre, l’UE souhaiterait en contrepartie mieux connaître les récréatifs, notamment via des outils de monitoring et de contrôle, à l’instar d’un permis de pêche. Une mesure qui ne laisse évidemment pas les pêcheurs méditerranéens et atlantiques indifférents.

Propos recueillis par Lucas Vallois

Un guide de pêche en Méditerranée

« Tout d’abord, j’aimerais être clair sur le permis mer : c’est une mesure qui ne me choque pas et qui ne me pose aucun souci. Néanmoins tout le monde connaît le problème ici en zone Méditerranée. Si la faute est souvent jetée sur les professionnels, qu’ils pêchent en Méditerranée ou en Atlantique, ce n’est pas par solution de facilité.

Certes, au sein de la population des pêcheurs-plaisanciers des brebis galeuses salissent notre image, à l’instar de certains amateurs qui n’hésitent pas à déposer des filets non déclarés auprès des autorités compétentes. Mais selon moi l’impact de la pêche professionnelle est incomparable au nôtre. En fait, personne n’ose s’exprimer sur ces comportements qui n’ont pas lieu d’être.

Ici c’est le « far ouest », où la raison du plus fort est la meilleure, où les menaces sont quotidiennes. Dernièrement, dans le cadre de mon activité halieutique, j’ai été témoin, comme souvent hélas, d’un manège de menaces venant d’un pêcheur pro qui s’est suivi d’un dépôt sauvage de filets mais cette fois-ci à 20 mètres du bord… tout ceci car ils me voyaient pêcher du poisson du bord. En plus d’être des nurseries à juvéniles, ces secteurs de bordure – qui peuvent communiquer soit avec des cours d’eau ou encore des étangs salins – sont aussi des lieux de passage des poissons migrateurs à l’instar de la daurade…

Et ce petit jeu se produit régulièrement. D’autres récréatifs peuvent témoigner de ces actes illégaux. À ce propos, j’aimerais aussi souligner que la DTM préfère contrôler les plaisanciers. Ces derniers seraient-ils plus coopérants ? Finalement, au-delà de ces phénomènes plus que récurrents, c’est la ressource qui est en jeu. Du thon on en a, enfin, de plus en plus grâce aux mesures de conservation notamment. En revanche, en ce qui concerne le loup et la daurade ça devient vraiment inquiétant. Fut un temps la taille des poissons était plus qu’honorable.

Aujourd’hui cela devient vraiment difficile de faire des poissons maillés. Il faudrait alors appliquer ce que l’on a fait pour le thon, qu’une dérogation auprès des affaires maritimes soit mise en place pour prélever les espèces en danger, que ce soit pour les amateurs et les pro. Personne ne devrait passer entre les mailles du filet. Il faudrait par exemple appliquer des quotas journaliers, appliquer une maille pour le loup, 35-40 cm, et surtout respecter le moment de la reproduction. Je souhaite qu’on stoppe ce carnage et que la réglementation soit logique pour tout le monde car on se coupe l’herbe sous le pied. »

Guillaume Fourrier, pêcheur et auteur pour PEM

Naturellement je ne réserve pas un bon accueil à cette idée de ronger la notion de liberté qui accompagne la pêche en mer depuis toujours. Être verbalisable pour le simple fait d’aller à la pêche est un mauvais signe. Nous allons pêcher en bord de mer ou au large spontanément comme nous allons nous promener dans les bois ou à la montagne.

C’est un bol d’air, une passion saine, gratuite depuis la nuit des temps… Il y a assez de règles à respecter avec les tailles légales de captures, les quotas, le nombre d’hameçons en action de pêche, les accès en zones portuaires de moins en moins tolérés, les zones Natura2000, les parcs éoliens et les écologistes de posture qui nous mettent des étiquettes sur le dos…

Nous allons progressivement vers des lois restrictives en raison de nuisances dont nous ne sommes pas ou peu responsables, notamment les histoires de surpêche. On laisse les flottes industrielles faire des dégâts considérables et on tape sur la petite pêche, les artisans et les pêcheurs de loisir. En effet, il est facile de pointer du doigt les pêcheurs en mer qui sont nombreux mais mal fédérés. Lorsqu’une nouvelle loi restrictive arrive, nous nous sentons démunis car il n’existe aucune entité pour porter la voix des millions de pêcheurs à pied et à la canne que nous sommes.

C’est dans ce contexte que le permis de pêche en mer permettrait de nous fédérer sous une unique entité au même titre que la FNPF en eau douce. Lorsque son président Claude Roustan s’adresse à l’Elysée, il est audible. Il représente officiellement 1,5 million de licenciés. C’est énorme, il pèse presque autant que le président de la FFF (football). Si la FNPF englobait les pêcheurs en mer, elle serait la première fédération sportive devant le football !

Mais cela semble difficilement envisageable sans une licence payante de pêche en mer. C’est à ce prix que nous serions bien mieux défendus ou écoutés par les élus et cela me semble être une solution bénéfique sur le long terme. J’en profite pour saluer le travail effectué par Jean Kiffer (FNPP) depuis tant d’années et adresser mes plus sincères condoléances à sa famille et ses proches.

Olivier Portrat, directeur général de l’EFTTA

Olivier Portrat

Olivier Portrat

« Je rappelle que plusieurs pays en Europe, dont l’Angleterre, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie par exemple, ont instauré un permis mer, à un prix abordable. Ce permis permettrait de donner du poids aux pêcheurs français dans la répartition des quotas annuels, et surtout de quantifier l’activité, aussi bien humainement qu’économiquement.

En effet, si l’on reprend par exemple les données communiquées par la direction des affaires maritimes et de la pêche catalane, elles indiquaient qu’en 2019 les prises faites par les pêcheurs catalans (environ 50 000 personnes) représentaient 5% des captures totales. Néanmoins, ce secteur aurait généré quasiment autant de retombées économiques que le secteur de la pêche commerciale, soit 86,8% de la valeur créée par la pêche pro, environ 90 millions d’euros.

Dans ce cas, et dans bien d’autres, la valeur ajoutée créée par le secteur récréatif en regard de l’impact environnemental fait de l’ombre à l’activité professionnelle. Cependant, la guerre en Ukraine a mis en lumière la dépendance de l’Europe vis-à-vis de certains pays producteurs de denrées de base, comme les céréales. De ce fait, l’argument du poids socio-économique de notre loisir risque de passer au second plan car la pêche commerciale pourrait reprendre une fonction sociale, celle de nourrir la population. »

Stéphane Sence, directeur général du Gifap, Groupement des industries françaises d’articles de pêche

« Le sujet de l’intégration de la pêche de loisir à la PCP est sur la table depuis 4-5 ans à l’UE. Aujourd’hui, comme beaucoup de vos lecteurs le savent, la pêche en mer n’a pas de cadre juridique pour instaurer un permis contrairement à la pratique en eau douce où les compétences sont inscrites dans le code de l’environnement. Par conséquent, aucun texte et projet de loi oblige le pêcheur en mer d’adhérer à une structure.

En revanche, je sais qu’il y a une volonté du gouvernement (Direction des affaires maritimes) de créer une seule et même entité qui fédèrerait tous les pêcheurs en mer dans une confédération commune. Des discussions sont actuellement engagées pour n’avoir qu’un seul interlocuteur au niveau des pêcheurs récréatifs en mer et des chasseurs sous-marins. Actuellement, si je ne m’abuse, la FFPS est la seule fédération proposant une licence sportive en mer avec agrément du ministère de la Jeunesse et des Sports.

Les autres fédérations ne détiennent pas cet agrément, mais bénéficient de quotas, notamment pour la pêche au thon. Quant au permis mer à proprement parler, j’estime qu’il serait judicieux d’instaurer un permis modéré en termes de coûts qui aiderait la pêche en mer à financer des programmes bénéfiques aux pêcheurs et surtout d’éviter les estimations hasardeuses pour l’allocation des quotas.

Avec un permis, tout le secteur maritime aura plus de visibilité sur notre pratique, et cela permettra de mutualiser les énergies et les actions de défense, de promotion et de préservation des milieux.

J’aimerais également rappeler qu’Alain Cadec, ex-président du groupe pêche à la Commission européenne avait fait voter un schéma d’harmonisation européen par un carnet de pêche digital (recfishing.eu) pour que l’on connaisse le nombre de prises des récréatifs en mer sur la base du volontariat. Je suis également pour ce modèle de monitoring.

En somme, ce que je souhaite c’est que les récréatifs s’unissent en créant une force unique afin de structurer l’activité pêche et de montrer le poids de notre loisir aux décideurs. Maintenant du point de vue business, les entreprises de la filière seront fort probablement favorables pour un permis, tout du moins déclaratif, pour chiffrer et peser dans les décisions politiques, comme les quotas et la défense des enjeux de demain, face aux nombreux lobbies qui luttent pour restreindre notre beau loisir. »

La FNPPSF : « Nous sommes pour l’intégration à la Politique Commune de la Pêche et pour un permis de pêche à condition qu’il ne représente aucun coût pour le pêcheur. »

x