un film sur l’épopée des deux journalistes qui ont fait tomber Harvey Weinstein

On nage dans un océan de crimes impunis… Combien de Harvey Weinstein sont encore en liberté ?” s’exclame Zoe Kazan, qui incarne la journaliste Jodi Kantor dans le film. She Said”  raconte comment deux journalistes du New York Times ont fait tomber le producteur tout puissant d’Hollywood de son piédestal. Réalisé par l’Allemande Maria Schrader, il s’inspire du livre éponyme écrit en 2019 par les deux journalistes, Jodi Kantor et Megan Twohey, incarnées par les actrices Zoe Kazan et Carey Mulligan.

La caméra suit les deux jeunes femmes dans l’enquête parsemée d’embûches qui a ouvert la porte au mouvement MeToo/MoiAussi, en 2017, et offert le Pulitzer aux deux journalistes en 2018.

Du harcèlement au travail à Hollywood

À la base, Jodi Kantor voulait enquêter sur le harcèlement sexuel dans les milieux de travail. Elle suit rapidement la piste dans le milieu du cinéma et de Hollywood. Aussitôt, un nom surgit dans ses premières recherches : celui de Harvey Weinstein. La journaliste a notamment un premier entretien avec l’actrice Ashley Judd, qui joue son propre rôle dans le film, et a aussi été consultée par l’équipe de production. Elle lui raconte comment le producteur l’a agressée et qu’elle avait, à l’époque, dénoncé cette agression : sa dénonciation est non seulement restée lettre morte, comme si elle avait crié dans le désert, mais sa carrière en a aussi subi les conséquences, le magnat d’Hollywood étant intervenu pour la détruire.

Face à des victimes muselées

Les deux journalistes – Megan Twohey s’est jointe entre temps à Jodi Kantor – se heurtent très rapidement à un mur du silence, une omerta tissée comme une toile d’araignée depuis des décennies par le producteur à coups, notamment, d’accords financiers – entre huit et douze accords au total, selon l’un de ses avocats – qui achètent le silence des jeunes femmes agressées, notamment des assistantes. Ces accords contiennent des conditions de confidentialité qui musèlent les victimes pour les années qui suivent. Le producteur fait aussi du chantage auprès des actrices qui tombent entre ses griffes, il les menace de bousiller leurs carrières si elles osent dénoncer ce qu’il leur fait subir.

Le spectateur suit donc pas à pas les deux journalistes dans leur enquête, leurs efforts pour faire parler les victimes, sur les pas de Jodi, qui va jusqu’en Californie et à Londres pour retrouver des assistantes agressées par le producteur et recueillir leur témoignage.

A l’assaut du mur du silence

Patiemment, avec acharnement, les deux jeunes femmes tirent à coups de boulets dans ce mur du silence qu’elles lézardent un peu plus à chaque fois. Elles parviennent même à obtenir des informations de sources internes chez Miramax, grâce à un comptable et l’un des avocats.

Combien sont-ils, d’ailleurs, à avoir su, à avoir fermé les yeux, à avoir été les complices silencieux des manigances et de la perversité d’Harvey Weinstein ? Car ce que le film nous explique également, c’est que le célèbre procureur avait mis en place tout un système pour se protéger et pouvoir agir en toute impunité. Beaucoup savaient, chez Miramax, sa maison de production, ainsi que dans les couloirs d’Hollywood, mais tout le monde se taisait. Et si quelqu’un osait témoigner, dénoncer, accuser, les représailles étaient immédiates et sans appel. Weinstein était omnipotent, surpuissant dans l’industrie du cinéma. Les deux journalistes ont donc d’autant plus de mérite d’avoir réussi à déboulonner le sinistre colosse de son trône.

Le film revient sur les témoignages de plusieurs des victimes de Weinstein qui livrent avec détails les agressions dont elles ont été victimes et le climat de terreur dans lesquelles elles vivaient, notamment celles qui travaillaient avec lui. Comme cette assistante qui raconte qu’elle mettait deux paires de collants, pour décourager le prédateur si jamais…

C’est notre histoire, ce n’est plus l’histoire d’Harvey Weinstein, c’est une histoire d’une douzaine femmes qui ont eu le courage de dénoncer et de prendre le risque de dire la vérité.
Érika Rosenbaum, actrice et victimes de Harvey Weinstein

L’une de ces victimes, l’actrice Érika Rosenbaum, a donné une entrevue à Radio-Canada après avoir vu le film : “Je pense que c’est un film spectaculaire. Mais c’est très difficile à regarder. C’est très réaliste, c’est vraiment mon expérience. C’était la même chose, c’était très similaire à ce qu’on voit dans le film, c’est très impressionnant”. L’actrice a apprécié le fait que le producteur ne soit pas le personnage central du film : “C’est notre histoire, ce n’est plus l’histoire d’Harvey Weinstein, c’est une histoire d’une douzaine femmes qui ont eu le courage de dénoncer et de prendre le risque de dire la vérité. Et aussi derrière les scènes il y a beaucoup de survivantes qui ont donné des conseils pour que les détails soient respectueux et véridiques. Ils ont vraiment fait une bonne job avec ce film ». Mais le regarder a été éprouvant pour Érika Rosenbaum : “C’était très difficile, mais je peux faire des choses difficiles. Je suis une maman, je suis une survivante et je ne suis pas seule”.

Femmes, mères, journalistes

En parallèle à leur enquête, le film s’attache à montrer la vie privée des deux journalistes. Megan Twohey, qui vient de donner naissance à une fille et qui souffre d’une dépression post-natale, et Jodi Kantor, qui a deux petites filles. Comment leurs conjoints les ont supportées durant ces longs mois de recherches, de doutes, de découragement, d’espoir ? 

On les voit dans leur quotidien familial, entre deux changements de couche, le pique-nique dans un parc interrompu par un appel important, les nuits agitées et les insomnies causées par le stress, leur soulagement quand plusieurs victimes acceptent finalement de témoigner publiquement dans leur article alors que la majorité ne voulaient pas être citées. Un volet plus intime qui offre un regard très humain sur ces deux femmes dont la vie personnelle a été bousculée, perturbée par cette enquête de longue haleine.

<a href="https://www.pulitzer.org/event/evening-jodi-kantor-and-megan-twohey">Jodi Kantor et Megan Twohey, lauréates du prix Pulitzer en 2018 pour leur enquête sur Harvey Weinstein.</a>

Derrière les journalistes, le journal

Le film montre également l’appui sans équivoque reçu par les deux journalistes de la part de la direction du New York Times, dont leur rédactrice en chef, Rebecca Corbett, superbement interprétée par Patricia Clarkson, qui suit scrupuleusement les règles du métier pour pouvoir publier une enquête indiscutable sur le plan juridique. Il leur faut notamment obtenir la réaction de Weinstein à ces accusations, et les négociations avec le producteur et son équipe sont tendues – c’est d’ailleurs la seule fois où Weinstein apparait dans le film et il est montré seulement de dos, joué par l’acteur Mike Houston. Preuve que la réalisatrice a voulu concentrer sa caméra sur les victimes du prédateur sexuel et sur les deux femmes qui l’ont détrôné.

Le film se conclut sur la parution du premier article des deux journalistes, ce moment où l’on appuie sur les touches de mise en ligne Web et le format papier, faisant ainsi exploser une véritable bombe aux États-Unis et ailleurs dans le monde. Après la parution de cette enquête, 82 femmes ont accusé Harvey Weinstein d’agressions, des accusations qui ont abouti, pour plusieurs, à un procès retentissant à New York au terme duquel l’ancien producteur a été condamné à 23 ans de prison en février 2020. Il subit aussi actuellement un nouveau procès à Los Angeles et Londres.

She Said a reçu un excellent accueil au Québec où il est sorti sur les écrans le 18 novembre 2022. Un film essentiel, de la trempe des Hommes du Président qui, lui, racontait le Watergate et l’enquête des deux journalistes du Washington Post. Un film à voir, autant pour son regard empreint de compassion envers les victimes du prédateur sexuel que pour sa démonstration d’un travail journalistique remarquable et d’une pertinence indéniable.