“Tous mes films ne cessent d’interroger la société française à l’endroit de la marge”

Formée à L’Histoire et à la sociologie visuelle, Alice Diop a signé son premier film, la « Tour du monde », en 2005. Depuis, ses créations ont élues domicile en Seine-Saint Denis et ne la quitteront plus, à quelques exceptions près. Il y aura « Clichy, pour l’exemple », « La mort de Danton », « La permanence », ou encore « Vers la tendresse » qui avait remporté le César du meilleur court-métrage en 2017, et plus récemment « Nous ». Autant d’œuvres aux dispositifs différents qui n’entendent pas positionner la réalisatrice en porte-parole des banlieues, sinon de donner corps à des individus singuliers et des parcours uniques, loin des généralités des « banlieusards ». Explorer l’intime pour tendre vers l’universel, tel est donc le principe que la réalisatrice déploie de films en films et qui trouve une résonnance nouvelle dans « Saint Omer », son dernier film, en salles le 23 novembre. Inspiré d’une histoire vraie, celle du procès de Fabienne Kabou en 2016, ce film creuse la question de la maternité et marque le passage réussi du documentaire à la fiction pour la réalisatrice. Il a remporté le grand prix du jury et prix du premier film à la Mostra de Venise en 2022, ainsi que le prix du jury du Festival 2 Cinéma 2 Valenciennes, et le prix Jean-Vigo.

Le temps d’un entretien au long cours, Alice Diop revient sur son parcours, sur ses imaginaires et ses méthodes de travail.

Le sujet sociologique travaillée par le langage du cinéma

Durant ses études d’Histoire africaine à la Sorbonne, la future cinéaste a découvert le film “Contes et décomptes de la cour” de l’anthropologue Eliane de Latour, un travail de thèse qui porte sur les femmes d’un harem au Niger. Pour Alice Diop, ce fut une révélation :

Tout ce que j’apprenais, c’est à dire toute cette histoire coloniale qui ne m’avait jamais été racontée, éclairait mon présent : ma vie intime, la femme que j’étais, les relations que je pouvais avoir avec mes parents, leur mélancolie, etc. C’étaient des découvertes extrêmement fortes, mais j’avais l’impression qu’elles étaient circonscrites dans un cadre où il n’y avait aucun écho. Et tout d’un coup, découvrir avec “Contes et décomptes de la cour” d’Eliane de Latour qu’un travail universitaire de sociologie, d’anthropologie et d’histoire pouvait finalement prendre une forme sensible et offrir la possibilité aux gens de partager un savoir qui peut être extrêmement pointu, ça a été ma première rencontre avec le cinéma.” Alice Diop



43 min

Pour une Cinémathèque idéale des banlieues du monde

Avec le département cinéma du centre Pompidou, notamment Amélie Galli, et les Ateliers Médicis, à Clichy-Montfermeil, Alice Diop a initié le projet d’une Cinémathèque idéale des banlieues du monde, afin de réfléchir au patrimoine cinématographique tourné dans ces territoires :

L’idée de cette cinémathèque idéale des banlieues du monde était d’interroger et de tordre le cou à ce cliché du cinéma de banlieue, qui est une invention de critique paresseuse. Qu’est-ce que c’est que le cinéma de banlieue ? Qui sont les cinéastes de banlieue ? J’ai souvent été très agacée d’être renvoyée systématiquement à cette question-là, parce que j’ai l’impression qu’on ne me voyait pas comme une cinéaste, mais uniquement comme une porte-parole de ces territoires. Avec l’idée, déjà, que cette posture de porte-parole là vous isole beaucoupAlice Diop



28 min

La banlieue est tellement multiple qu’elle nécessite des voix singulières et absolument diversifiées. On est nombreux et nombreuses à pouvoir et à devoir raconter ces territoires à un endroit qui est le nôtre, et cet endroit n’est pas le même. Je ne fais pas les mêmes films que Ladj Ly, Houda Benyamina ou Rachid Djaïdani et le fait de nous enfermer tous dans ce mot-là est aussi une manière d’invisibiliser nos singularités. C’était tout ça que j’avais envie d’interroger avec la question de la Cinémathèque idéale des banlieues du monde, tout autant que de réfléchir à la mémoire effacée de ces films qu’on ne nous a pas transmis.” Alice Diop

Saint Omer, un film puissant à la croisée de la fiction et du documentaire

J’ai vécu une expérience très physique au procès de Fabienne Kabou et je crois que le film porte la trace de cette physicalité. C’est un film qui éprouve beaucoup et c’est aussi un film qui libère d’après le retour des spectateurs. Il met le spectateur en action. On retient son souffle à l’écoute de cette femme, de ce qu’elle nous nous raconte et de ce que ça charrie et ça bouge à l’intérieur de nous. La mer monte. C’est un film vraiment fait de respirationsAlice Diop

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Ce qui m’intéressait dans cette histoire c’est la dimension mythologique et la façon dont le récit de cette femme questionne la maternité, le lien entre la mère et son enfant. C’est par le truchement du personnage de Rama que ces enjeux peuvent être précisés. S’il n’y a pas Rama, je ne sais pas quoi regarder et surtout je n’ai pas envie d’écouter une femme qui raconte comment elle a noyé son enfant dans l’eau. A contrario, j’écoute cette femme qui a offert sa fille à la mer et j’entends quelque chose parce que je l’écoute à l’aune d’une femme qui elle-même est enceinte, qui ne peut pas le dire à sa propre mère et qui va faire un trajet pour éclaircir en elle-même ces zones troublesAlice Diop



28 min

Son actualité : “Saint Omer”, de Alice Diop, en salles le 23 novembre 2022. Avec Kayije Kagame, Guslagie Malanda, Valérie Dréville, et Aurélia Petit.

Sons diffusés pendant l’émission :

  • Interview d’Eliane de Latour dans « Ouvert la nuit » le 22 novembre 2011 sur France Inter.
  • Interview de Marcel Carné sur son film “Terrain Vague”, en avril 1960.
  • Extrait de ‘In a Silent Way’ de Miles Davis, en 1969.
  • Reportage sur le procès de Fabienne Kabou, dans le 18/20 de France Inter le 19 juin 2016.

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