Todd Field filme une Cate Blanchett au sommet de son art

Lydia Tár (Cate Blanchett) dans « Tár », de Todd Field.

L’AVIS DU « MONDE » – CHEF-D’ŒUVRE

Cela faisait bien longtemps qu’un film, un vrai film d’auteur, n’avait pas autant passionné le public, qu’un personnage fictif n’avait pas suscité autant d’engouement et de commentaires. Depuis sa sortie anglo-saxonne dans les salles, les uns proposent leur délire interprétatif sur le sens de la fin, les autres s’insurgent contre la misogynie du portrait qui est fait de Lydia Tár, brillante cheffe d’orchestre que le film qui porte son nom cueille au sommet de sa carrière. Précisons qu’il ne s’agit en rien d’un biopic : Tár est simplement un personnage suffisamment puissant pour qu’on ait envie d’aller lire sa page Wikipédia une fois la projection terminée.

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S’il a cette épaisseur, c’est que son créateur, Todd Field, rumine ce personnage depuis une dizaine d’années : l’homme est avant tout acteur, réalisateur de deux longs-métrages, dont le dernier, le beau Little Children (2006), date d’il y a dix-sept ans. Depuis, Field a beaucoup travaillé pour la publicité avant de parvenir à produire ce projet taillé sur mesure pour son actrice, Cate Blanchett.

C’est d’ailleurs sur des images qui ont valeur de programme que le film s’ouvre : une armée de petites mains s’affaire autour de la confection d’un costume sur mesure pour la grande Lydia Tár. Une ouverture en forme de préparatifs pour l’actrice qui, pendant deux heures trente-huit, va jouer ce monstre d’intelligence, de talent et de maîtrise de soi. Ce génie célébré qui jouit de ce que la culture occidentale a à offrir de meilleur : conciliabules dans de grands restaurants tamisés ; name dropping dans une prestigieuse école de musique ; concerts dans les meilleures salles ; haltes dans des chambres d’hôtel aux quatre coins du monde. Et de l’un à l’autre, un train, un avion, un taxi. Le monde est un grand théâtre feutré aux couleurs éteintes, sans limite ni obstacle. Un monde pour Lydia Tár.

Puissance du refoulement

Il faut dire ici à quel point actrice et personnage ne font qu’un, à quel point Cate Blanchett, comédienne à la technique absolue, s’épanouit dans ce rôle qui est son meilleur : la netteté de son jeu, sa voix grave et son phrasé louvoyant hypnotisent, formulent à eux seuls un grand spectacle – elle est le métronome de toutes les scènes. En l’observant, on songera forcément à Isabelle Huppert dans La Pianiste (2001), de Michael Haneke : autre grand document sur une actrice Terminator, qui utilisait le milieu de la musique classique pour figurer un degré suprême de sophistication civilisationnelle. Et, comme chez Haneke, Todd Field choisit ce milieu pour la puissance de son refoulement.

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