Sept beaux DVD et Blu-ray à offrir, pour faire (re)découvrir des films superbement restaurés

S’il est désormais un produit de niche, le DVD (et sa déclinaison Blu-ray) joue un rôle significatif dans la vie au long cours des films, voire dans leur résurrection, ou offrent la possibilité de comprendre des pans entiers de l’histoire du cinéma. Une de ses vertus reste de laisser accessible –par une existence matérielle qui se manifeste notamment dans les médiathèques– de beaux films passés injustement inaperçus lors de leur sortie en salles.

Parmi ceux du début de cette année 2022, c’est exemplairement le cas de Bruno Reidal de Vincent Le Port, de Magdala de Damien Manivel, de De nos frères blessés de Hélier Cisterne, ou de I Comete de Pascal Tagnati. Ces films sont aussi disponibles en vidéo à la demande (VOD) et c’est heureux, mais les objets physiques continuent de leur donner une présence nécessaire et bénéfique, fut-ce à bas bruit.

Surtout, l’édition DVD occupe désormais une place dans le considérable essor du «cinéma de patrimoine», aussi instable soit cette notion. Le phénomène tient en particulier à la multiplication des canaux de diffusion, gourmands en «contenus», a fortiori si un segment du public a été identifié comme susceptible de s’y intéresser.

Cette tendance s’appuie aussi sur d’incontestables tendances régressives, survalorisant n’importe quelle couillonnade ayant marqué l’enfance ou l’adolescence de chaque génération. Chaînes spécialisées, sites internet et festivals dédiés, le marché est en pleine explosion, comme l’a une nouvelle fois mis en évidence une récente étude. C’est dans ce contexte pas du tout has been qu’apparaissent ou réapparaissent de véritables pépites, bien dignes de faire partie des présents que la période qui commence incite chacun à multiplier.

L’histoire de «La Croisière jaune»

Ce n’est pas seulement un combo (DVD+Blu-ray), mais une très belle édition comportant un livre composé de textes de deux des meilleurs connaisseurs du sujet, Éric Le Roy et Béatrice de Pastre, un très riche matériel photographique, et des documents inédits. Cela (l’objet édité) s’intitule L’Aventure cinématographique de «La Croisière jaune».

Ce titre appelle au moins deux remarques. D’abord, il n’y figure pas, contrairement à l’usage, le nom du réalisateur. Ensuite, il pourrait à bon droit s’appeler «Les Aventures cinématographiques de “La Croisière jaune”», ce pluriel renvoyant entre autres à cette absence de nom d’un auteur du film. Il y a en effet plusieurs aventures. La première, évidente, considérable, passionnante, est celle de l’expédition montée en 1931-1932 par l’industriel André Citroën pour promouvoir ses produits, des autochenilles tout-terrain, en organisant une double équipée, depuis Beyrouth et depuis Pékin, destinées à se retrouver au pied de l’Himalaya.

Les tribulations vécues par les deux équipes, l’une à travers le Moyen-Orient, l’Empire perse, l’Afghanistan et l’Inde, l’autre à travers la Chine en proie à la guerre civile et aux débuts de l’agression japonaise, auraient de quoi nourrir plusieurs albums de Tintin.

Au sein de cette double odyssée se joue une aventure plus proprement cinématographique, celle d’André Sauvage, cinéaste, poète et peintre, ami des surréalistes, à qui a été confié la réalisation du film de l’expédition. Celle-ci faisait suite à une opération similaire quoique de moindre ampleur en Afrique, qui avait donné lieu à un film tout à la gloire des véhicules Citroën et de l’empire coloniale français, La Croisière noire, réalisé par Léon Poirier.

Il y a aussi une aventure du cinéma dans le choix des matériels, les méthodes de tournage et les choix de ce que filme André Sauvage. Et une autre, fort sombre, dans ce qui se produit ensuite, lorsque le cinéaste présente son montage à son commanditaire.

En 1931-1932, André Citroën lançait une expédition à l’assaut de l’Himalaya. | Carlotta Films

Mécontent du résultat qui ne se focalise pas assez sur les performances de ses véhicules (et la gloire de la France), André Citroën vire André Sauvage et récupère la totalité des éléments filmés, qu’il confie à Léon Poirier. Celui-ci réalise un montage, un commentaire (et une musique, hélas) conformes aux souhaits du grand patron. Écœuré, André Sauvage abandonne sans retour le cinéma et disparaît des mémoires. Tout le reste devient invisible. La Croisière jaune «de Léon Poirier» est distribué, avec succès.

C’est le film mis en forme par Léon Poirier, qui le signe de son nom, qui est aujourd’hui rendu visible. Mais l’édition comporte aussi des courts métrages, dont un, très beau, qui serait véritablement d’André Sauvage, même si Léon Poirier y a également mis sa signature: Dans la brousse annamite. Les textes d’Éric Le Roy et Béatrice de Pastre, ainsi que le journal de voyage et de tournage d’André Sauvage constitué des lettres à sa femme, aident à mieux comprendre ce qu’il s’est joué.

Cette aventure, qui est aussi un épisode de l’histoire du droit d’auteur en même temps que de celles des techniques, du colonialisme et de l’orientalisme, ou encore de l’ethnographie, avait été racontée dans le livre d’Isabelle Marinone, André Sauvage, un cinéaste oublié, qui rendait justice à cet artiste dont l’œuvre a été irrémédiablement détruite, mais dont les traces et le parcours réapparaissent, aussi grâce à l’action inlassable de sa fille… et de l’éditeur de DVD.

L’Aventure cinématographie de «La Croisière jaune»

Carlotta Films

Sortie le 6 décembre 2022

40 euros

L’édition DVD + Bu-ray comprend le film La Croisière jaune (1934), d’André Sauvage, le document vidéo inédit L’Autre Croisière d’André Sauvage (2022), sept courts métrages et un livre de 396 pages.

«Voyage au Congo»,

de Marc Allégret

Il doit moins au hasard qu’à l’environnement très attentif aux restaurations de films évoqué plus haut que soit paru peu avant La Croisière jaune une très belle édition d’un film qui non seulement lui fait pièce, mais qui suggère aussi ce qu’aurait pu être une réalisation par André Sauvage.

Accompagnant son ami et mentor André Gide au cours de cette expédition à travers l’Afrique équatoriale, le tout jeune Marc Allégret s’auto-institue cinéaste pour réaliser ces images, contrepoint visuel du Voyage au Congo de l’écrivain publié à leur retour en 1926 et qui dénonce l’oppression coloniale et les comportements des grandes entreprises françaises.

Le film témoigne d’une interrogation constante sur les distances auxquelles filmer les habitants des régions

traversées, de la nature du regard

qu’il porte sur eux.


Accomplissant un long périple de dix mois dans des conditions souvent difficiles, Marc Allégret se révèle à la fois doté d’un regard d’authentique cinéaste, composant des plans riches en beauté et en signification, et un voyageur capable d’interroger sa propre place et son rapport à ceux qu’il rencontre.

Évidemment, cela se fait dans le cadre et dans les termes de l’époque, dont beaucoup sont obsolètes, voire gênants aujourd’hui. Mais, s’il ne montre rien des exactions des colons que Gide et Allégret dénonceront en rentrant en France, le film témoigne d’une interrogation constante sur les distances auxquelles filmer les habitants des régions (aujourd’hui Congo, République centrafricaine et Tchad) traversées, de la nature du regard qu’il porte sur eux.

Le film du jeune Marc Allégret répond au carnet de voyage de son ami André Gide. | Doriane Films

Attentif à la diversité des situations et des mœurs, il s’intéresse aux architectures et aux usages quotidiens comme aux rituels agraires et aux pratiques cérémoniales, avec une quête permanente de la mise en valeur de la beauté des visages et des corps, des gestes et des comportements.

Magnifiquement restauré, Voyage au Congo est accompagné d’un livret comportant notamment, outre des photos de Marc Allégret et des textes de celui-ci et d’André Gide, une très utile mise en perspective par la grande spécialiste de l’histoire africaine Catherine Coquery-Vidrovitch, judicieusement intitulé «Un précurseur du film ethnologique».

Voyage au Congo

de Marc Allégret

1927

Doriane Films

Sortie le 28 mars 2022

22 euros

Le DVD est accompagné d’un livret comportant des photos et textes de Marc Allégret et André Giden ainsi qu’une analyse de l’historienne Catherine Coquery-Vidrovitch.

«Dix-neuf courts métrages

de la Nouvelle Vague»

Un même homme se trouve derrière Voyage au Congo et une véritable malle aux trésors sous l’apparence de deux petites galettes argentées: leur producteur. Pierre Braunberger fut lui aussi, à sa façon, un aventurier qui a, au cours de sa longue et féconde existence, rendu possible de très nombreux projets parmi les plus audacieux.

Quand, à 21 ans, il produit le premier film de Marc Allégret, il a déjà derrière lui une expérience pleine de rebondissements, y compris aux États-Unis où il a fréquenté les plus grands patrons des majors alors naissantes. On le retrouvera durant les années 1930, notamment aux côtés de Jean Renoir, mais c’est surtout après-guerre qu’il va jouer un rôle décisif. Il sera en effet précurseur dans le soutien à l’émergence d’une génération qu’on n’appellera qu’un peu plus tard la Nouvelle Vague. Le double DVD publié par Les Films du jeudi et Doriane Films annonce dix-neuf courts métrages, ils sont en fait vingt-et-un.

Sont réunies des réalisations ayant marqué les débuts d’Alain Resnais, de Jean-Luc Godard, de François Truffaut, de Jacques Rivette, de Maurice Pialat, ainsi que des relatives raretés signées Jean Rouch. Et si la plupart sont connues, il est bienvenu de les avoir ici rassemblées, alors qu’elles sont d’ordinaire dispersées en bonus sur d’autres DVD. Moins connu et parfaitement réjouissant est le court métrage d’Agnès Varda, Ô saisons, ô châteaux (1958), un des jalons du chemin de cette annonciatrice de la modernité déjà à l’époque signataire de son premier long métrage, La Pointe courte.

Bernadette Lafont dans L’Avatar botanique de mademoiselle Flora, de Jeanne Barbillon, révélation du coffret. | Doriane Films

Encore moins connu et absolument saisissant, y compris dans sa dimension documentaire, se révèle le premier court métrage de Jean-Pierre Melville (1946), authentique geste cinématographique aux côtés du clown-star Béby.

Enfin cette édition offre au moins deux véritables révélations. Chanson de gestes est un bref essai poétique et humoristique, signé d’un cinéaste longtemps oublié parmi les talents apparus avec la Nouvelle Vague, Guy Gilles –à qui vient par ailleurs d’être consacré un livre, Guy Gilles–À contretemps, de Mélanie Forret, qui s’ajoute à celui dirigé par Gaël Lépingle et Marcos Uzal, Guy Gilles, un cinéaste du temps. Le temps est donc arrivé qu’il retrouve la place qui lui revient, ce à quoi avait contribué l’édition DVD de trois de ses longs métrages par Lobster.

Enfin, coup de tonnerre et coup de foudre simultanés, voici le court métrage L’Avatar botanique de mademoiselle Flora, de Jeanne Barbillon, renversante fantaisie burlesque avec Bernadette Lafont et beaucoup de légumes et autres végétaux (et Raoul Coutard à l’image, Michel Legrand à la musique). Élégant et ironique, le film procure de multiples joies, dont celle d’ajouter un nom féminin à la trop courte liste de celles qui ont alors contribué au renouveau du cinéma en France.

Dix-neuf courts métrages de la Nouvelle Vague

Les Films du Jeudi/Doriane Films

Sortie le 14 novembre 2022

24,90 euros

Les deux DVD contiennent des courts métrages sont d’Agnès Varda, Alain Resnais, Chris Marker, François Reichenbach, François Truffaut, Gisèle Braunberger, Guy Gilles, Jacques Doniol-Valcroze, Jacques Rivette, Jean Rouch, Jean-Luc Godard, Jean-Pierre Melville, Jeanne Barbillon et Maurice Pialat, ainsi qu’un livret d’Éric Le Roy.

«L’Annonce faite à Marie»,

d’Alain Cuny

C’est une splendeur et une folie, une invitation à nulle autre comparable. Unique film réalisé par le grand tragédien, cette adaptation de la pièce de Paul Claudel est une invention de chaque seconde, basculant d’une fulgurante inspiration mystique à un gag burlesque, jouant des ressorts les plus disparates avec le même souffle inspiré.

Inventant un Moyen Âge à sa façon, Alain Cuny y installe la sublime Violaine, habitée d’une joie surhumaine qui se renversera en destin fatal; la jalouse et possessive Mara; le beau paysan naïf qui devait épouser la première et choisira la seconde; et le Diable, probablement.

Alain Cuny et Ulrika Jonsson, le père et la fille dans L’Annonce faite à Marie. | Potemkine Films

Chaque plan est un tableau fascinant de beauté, mais où la beauté recèle d’autres intrigues, des secrets murmurés, des gags cruels, des jeux improbables de la bande-son, un érotisme que renforce la qualité d’une restauration qui donne aux couleurs des costumes inventés par Tal Coat comme à la profondeur des noirs, celui de la nuit, celui des âmes, une vibration surnaturelle. L’Annonce faite à Marie n’est pas seulement le film unique d’Alain Cuny, c’est véritablement un film unique.

«John Ford–Premiers westerns»

En juillet 1917, il a 24 ans et a pris le nom de John Ford –son vrai nom est John Feeney–, lorsqu’un concours de circonstances (rocambolesque, comme souvent avec lui) le met aux commandes d’un western avec une star de l’époque, Harry Carey. Ce sera Straight Shooting, traduit en français par Le Ranch Diavolo, le premier des 113 longs métrages (dont 53 disparus) qu’il réalisera jusqu’à Frontière chinoise en 1966.

Racontant une guerre entre éleveurs et fermiers, le film compose une galerie de portraits complexes, où le personnage principal connaît une évolution singulière, et où les femmes (et, marginalement, les indiens) ne sont pas réduits à des caricatures. La construction du récit, tout autant que des cadrages inventifs et un sens plastique évident, font du film bien mieux qu’une curiosité.

À l’assaut du boulevard est moins un western qu’une parabole opposant la pureté du monde bucolique à la perversion de la grande ville, avec un scénario assez inventif, et un tonus dans la réalisation des morceaux de bravoure qui préfigurent les sommets de film d’action à venir sous la signature de l’auteur de La Chevauchée fantastique.

Hell Bent, un film où se mêlent souffle épique, présence de la nature et veine burlesque. | Rimini Éditions

Hell Bent (traduit en français par Du sang dans la prairie) est tout de suite étonnant, dès cette première séquence où un écrivain se fait intimer par son éditeur l’ordre de raconter des histoires de l’Ouest moins simplistes, moins manichéennes. Le type (qu’on ne reverra pas) regarde alors un tableau, qui s’anime et devient le western effectivement nuancé, y compris dans les choix de cadrages et dans l’organisation du récit. S’en suivra une improbable aventure construite autour de l’amitié très intense entre deux hommes que tout opposait, et qui passe par d’homériques bagarres comme par leur goût pour chanter ensemble des comptines.

Et si le déroulement de l’intrigue fait d’étonnantes embardées, les compositions visuelles, notamment l’usage des lumières et des ombres, des intempéries, des animaux et des espaces, sont d’une singulière puissance de suggestion. On ne peut que souscrire à la phrase de Nachiketas Wignesan, enseignant en cinéma à La Sorbonne Nouvelle-Paris 3, qui signe le livret accompagnant cette édition, «Il serait artificiel d’affirmer que tout Ford repose déjà dans les œuvres de jeunesse de John. Mais nous en retrouvons aisément les germes.»

John Ford–Premiers westerns

Rimini Éditions

Sortie le 5 octobre 2022

24,90 euros en DVD ou en Blu-ray

Le coffret contient les films Du sang dans la prairie (1918), Le ranch Diavolo (1917), À l’assaut du boulevard (1917), un livret de 32 pages intitulé «Tirs groupés et galops d’essai», par Nachiketas Wignesan, enseignant de cinéma à La Sorbonne Nouvelle-Paris 3, ainsi que des entretiens avec le professeur sur chacun des trois films présentés.

Deux films sud-coréens mémorables

Il faut enfin mentionner l’édition de belle qualité de deux films en Blu-ray 4K ayant marqué l’histoire moderne du cinéma sud-coréen, signé de deux grandes figures de cette cinématographie. Deuxième long métrage de Bong Joon-ho, le polar crépusculaire Memories of Murder (2003) a révélé le futur auteur de The Host et de Parasite, et reste un moment marquant du film noir au XXIe siècle.

Sans doute toujours à ce jour le meilleur film de Park Chan-wok, JSA (2000) met en scène de manière stylisée, à la fois violente, émouvante, comique et fantastique la déchirure du pays, comme un récit absurde, possiblement mortel, où rôde malgré tout une histoire d’amour.