Ruben Östlund : « J’aime les films qui nous rendent libres »

Apprécié pour son humour corrosif et ses films révolutionnaires, Ruben Östlund est un dialoguiste virtuose et redoutable qui aime casser les idées préconçues que les gens peuvent avoir sur tous les sujets. Son dernier film Triangle of sadness « sans filtre », primé au dernier festival de Cannes et sorti dans les salles européennes fin septembre est un film burlesque qui vise le démantèlement des hiérarchies capitalistes. Un film brillantissime dont le concept dérange et où le réalisateur suédois dénonce la perte de sens des sociétés modernes, au moment où la Suède sociale-démocrate bascule vers l’extrême droite. Confidences d’un cinéaste affranchi qui refuse de rentrer dans le moule.

Vous avez animé une Masterclass pour la 1ère fois au festival de Marrakech. Quels conseils donneriez-vous aux jeunes réalisateurs qui veulent se lancer dans cette voie ?

Je dirais aux jeunes de toujours filmer ce dont ils ont envie et de parler de ce qui les intéresse réellement. En fait, il ne faut jamais perdre de vue ou oublier ce qui vous intéresse en premier lieu. Pour ma part, j’ai toujours adoré skier depuis tout petit, et donc j’ai commencé à faire des films qui tournent autour du ski, je passais des heures à filmer ma passion et mon hobby, et je me suis vraiment éclaté. Le plus important dans notre métier c’est de ne pas faire des films juste pour faire des films ! Il faut réaliser des films sur des sujets qui vous intéressent, communiquer sur des questions qui vous parlent et vous touchent parce que le public va le sentir.

Le cinéaste suédois et roi de la provoc Ruben Östlund a animé pour la première une mastarclass à la 19e édition du Festival du Film de Marrakech.

Le cinéaste suédois et roi de la provoc Ruben Östlund a animé pour la première une mastarclass à la 19e édition du Festival du Film de Marrakech.

Vous excellez dans l’art de la provocation. C’est devenu un peu votre marque de fabrique, c’est quelque chose qui vous hante dès l’écriture du scénario ?

En fait, je crois que c’est avant tout le fait d’être irrité par quelque chose ou une expérience que j’ai vécue qui me pousse à faire un fim pour après susciter des réflexions. Du coup, lorsque je ne suis pas d’accord avec une idée ou un phénomène de société qui m’exaspère, j’essaie de provoquer les gens autour de ce thème. On voit très bien cela dans « Force majeure » (Snow therapy, 2015), c’était intéressant de voir comment un père de famille va abandonner sa femme et ses enfants en cas de crise pour aller s’abriter d’une avalanche qui s’abat sur la terrasse d’une station de ski. C’est un film qui suit les conséquences d’un incident sur la cohésion d’une famille, se demandant ce que valent nos meilleurs principes et valeurs en cas de force majeure.

J’ai toujours été intéressé par le fait de filmer des personnages qui se brisent suite à un incident et montrer différentes facettes de chaque personnage en cas de crise. Dans mon film « Sans filtre » par exemple, je parle de la beauté et de la sexualité devenues monnaie d’échange courante dans nos sociétés individualistes. C’est aussi un film sur les ravages de la domination où on voit un jeune user de sa beauté et de sa sexualité pour séduire une femme et améliorer son niveau de vie dans la société. C’est un peu le concept de la beauté et de la sexualité comme valeur marchande et Internet comme ascenseur social (pouvoir des influenceurs).

Finalement, je dirais que depuis que j’ai fait “Force Majeure”, j’ai eu pour objectif de combiner le meilleur du cinéma américain, où vous touchez le public, avec le cinéma européen, où vous discutez de société et où vous provoquez des réflexions. Et je pense que cela intéresse vraiment le public.

La plupart du temps, vous aimez pousser vos personnages à bout pour voir comment ils vont réagir et dévoiler leur vrai fond ?

LIRE AUSSI

Oui, je m’intéresse aux situations où mes personnages échouent, du moins, par rapport à ce que la société attend d’eux, et j’aime aussi les situations où je peux m’identifier aux perdants. En fait, je me dis que j’aurais pu réagir de la sorte, justement parce que la situation critique était ce qu’elle était. Et je crois que c’est pour cette raison que vous poussez vos personnages et les coincez dans un coin, pour les encercler.

L’acteur britannique Jeremy Irons disait dans sa masterclass que « l’Art devait déranger, sinon, ce n’est pas de l’art ». C’est une idée que vous partagez ?

Oui, complètement. La culture est une chose, l’Art c’en est une autre, car il peut éventuellement devenir de la culture, et donc si vous dites quelque chose que les autres disent déjà, c’est juste de la répétition. Et oui, il a complètement raison.

« Pour vendre du cinéma, on doit créer un événement autour pour intéresser le public et l’inciter à se déplacer en salles »

Vous avez déjà dit que vous cherchez à travers vos films à améliorer la société. De quelle manière ?

Je ne dirais pas que je cherche à faire cela mais je crois que ça vient du fait que ma mère était institutrice, mon père aussi, tous deux étaient politiquement engagés dans le mouvement des années 60. Ma mère est toujours dévouée au courant gauchiste (communiste), on a toujours parlé politique en famille, mon frère est devenu conservateur de droite, plutôt libéral. Et à chaque réunion familiale, nous avons des débats sans fin, parfois très violents… et toujours très amusants. Et pour moi, c’est presque une évidence de faire des films tout en essayant de titiller les convictions de la société, en fait, j’essaie à ma manière d’améliorer les choses qui me paraissent absurdes, …c’est ce qui me rend plus heureux et m’apporte plus de bonheur dans ma vie.

« Tous les films changent le monde »

Pensez-vous que l’art et le cinéma en particulier ont le pouvoir de changer les choses ?

Complètement. C’est un fait irréfutable qu’ils changent les choses. Sinon, les publicités ne fonctionneraient pas. Donc, les films, la communication changent le monde, ils modifient notre façon de voir les choses, notre vision du monde, et comment on se comportent. Le problème, c’est que tous les films changent le monde, un film comme « Top Gun : Maverick » a changé le monde, beaucoup plus que les films d’art. Les films ont été utilisé pendant des années comme une sorte de propagande pour changer notre perception de la 2e guerre mondiale. D’ailleurs, pendant les années 60, les Américains ont réalisé beaucoup de films sur la bataille de Normandie et des années plus tard, tous les livres et manuels d’histoire parlaient des Alliés et de la bataille de Normandie, comme un événement majeur de notre histoire. Donc, c’est évident que les films changent le monde, l’important c’est de se battre pour attirer l’attention et mettre la lumière sur les idées que vous défendez et faire les films auxquels vous croyez, des œuvres qui vont raconter les vraies histoires à propos du monde et de l’humanité.

Comment choisissez-vous vos acteurs ?

J’improvise énormément pour choisir mes acteurs et ça m’a servi pour mon dernier film dans la séquence où l’homme doit payer la facture, … En fait, j’ai joué auparavant presque tous les personnages du film, en improvisant avec différents acteurs que j’ai rencontré, hommes ou femmes.

Pour ce film, on a été en tournée, à Moscou, Berlin, Londres, USA, Paris, Manilla aux Philippines, et mon but était de créer un Real Madrid avec les acteurs et créer une grande pièce d’ensemble, avec la meilleure situation dans le monde.

Donc, vous êtes plutôt le genre de réalisateurs qui laisse la liberté à ses acteurs d’improviser ?

En fait, j’improvise avec les acteurs quand j’écris, c’est pour cela que j’aime faire partie du casting, parce que quand j’improvise des situations, je trouve de magnifiques idées, et donc, je les intègre au script.

Quand on commence à filmer, on a bien sûr des idées précises avec des dialogues bien ficelés, mais j’ai toujours pensé que l’improvisation est une partie de l’écriture. Ceci étant, je n’aime pas improviser en plein tournage parce qu’il y a certains paramètres qu’il faut maîtriser, comme le mouvement des acteurs par exemple, … sinon, ça sonne faux.

“Je m’intéresse aux situations où mes personnages échouent et souvent je m’identifie aux perdants”

Vous avez toujours opté pour les longues séquences. Pour quelle raison ? Est-ce pour plus de réalisme, pour avoir plus d’impact ?

Je veux pousser la scène aussi loin que possible, je dirais que la plupart des scènes dans « Triangle of sadness » sont très longues, et il faut prendre en considération le back groud, et le rendu bien sûr est juste spectaculaire. Quand vous faites le montage, généralement, vous pouvez commettre des erreurs avec les arrières plans si vous ne faites pas attention, mais lorsqu’on a une grande scène bien sûr, c’est impressionnant.

Vous savez, j’ai toujours pensé qu’on a l’essence même de la scène quand on utilise de longues séquences et le rendu est très sophistiqué.

Vous avez gagné deux palmes d’or à Cannes. Est-ce que les choses sont plus faciles pour vous en tant que réalisateur ?

Vous savez, j’ai toujours visé à être dans la compétition à Cannes. Du coup, quand vous gagner la première palme d’or, vous avez beaucoup de pression, quand vous gagnez la deuxième, la pression se dissipe et vous commencez à rêver de la 3ème. Lorsque j’ai gagné la 1ère fois, je me suis dit que ça n’arriverait plus jamais, mais quand j’ai gagné la 2e, j’ai commencé à rêver de la 3e car sinon, vous risquez de tomber dans les oubliettes et vous ne serez plus personne dans l’industrie du film, et c’est un but intéressant en soi !

Quel genre de films vous aimez voir ?

J’aime les films qui nous rendent libres, et pas les films où dès les premières cinq minutes, vous comprenez tout et savez déjà comment ça va finir. J’aime les films qui vont me surprendre d’une manière très habile, j’adore les films de Michael Haneke, chaque image qu’il produit, on a l’impression que c’est la plus importante image qu’il n’ait jamais fait, et puis, il y a tellement de suspens dans ses films. J’aime aussi l’américain Kelly Richard (James Richard Kelly) : « First cow », je le trouve fantastique, Léos Carax est probablement l’un des réalisateurs les plus talentueux de nos jours. J’admire également Paolo Sorrentino, c’est un réalisateur libre qui n’a pas peur de mettre en avant ses propres convictions dans ses films.

“J’ai toujours été intéressé par le fait de filmer des personnages qui se brisent suite à un incident et montrer différentes facettes de chaque personnage en cas de crise”.

Que pensez-vous des plateformes comme Netflix, Amazon… Constituent-elles une menace pour le futur du cinéma ?

Non, pas du tout. Le seul but du cinéma c’est de voir un film ensemble et se retrouver physiquement sous le même toit. En Suède, ce qu’on voit aujourd’hui ensemble, c’est le concours Eurovision de la chanson, et des fois, le football. Les professionnels du cinéma doivent réaliser qu’il est désormais nécessaire de créer un événement pour la sortie de chaque film, sinon, personne ne se déplacerait en salles pour le voir. C’est pourquoi j’ai proposé à l’Institut du film suédois, que les films ayant bénéficié des subventions de l’Etat, doivent aller en tournée pour aller à la rencontre du public et l’inciter à se déplacer pour qu’il vienne voir le film. Vous savez, on a plus de 400 événements par an rien qu’en Suède, et c’est de cette façon qu’on pourra vendre du cinéma, on doit créer un événement autour pour intéresser le public et l’inciter à se déplacer pour venir découvrir votre oeuvre.

Avec « Triangle of Sadness », je me suis engagé dans une stratégie de distribution en salles même si le marché ne s’est pas complètement remis de la pandémie. Le film a commencé son déploiement mondial dans les salles fin septembre et a jusqu’à présent rapporté environ 11 millions de dollars, avec de nombreux autres marchés à lancer.

Vos projets ?

Je développe actuellement « The Entertainment System is Down », une comédie qui se déroule à bord d’un vol long-courrier et inspirée du roman dystopique d’Aldous Huxley « Brave New World ». La comédie explorera les comportements erratiques des passagers lorsqu’ils n’ont pas d’écran à regarder.