« Reste un peu » ? Un film sur la foi, mais sans le Christ

En allant voir Reste un peu, trois craintes m’habitaient : que les acteurs amateurs soient aussi pleins de zèle que dénués de métier ; que l’intrigue soit à ce point autobiographique qu’elle se rapproche plus du documentaire que de la véritable narration ; que l’intention soit secrètement prosélyte.

Quand, dans la salle obscure où je fus agréablement surpris par le nombre de spectateurs, le film commença, les premières images empruntées aux archives familiales Elmaleh (des vidéos amateurs), puis celles prises à Casablanca sur fond de voix off du Gad d’aujourd’hui, n’ont fait qu’accroître ma peur d’être déçu. Mais très vite, je fus saisi par l’histoire. Non, je n’étais pas en train d’assister à une rétrospective de la quête spirituelle de ce si sympathique quinqua ou, pire, à un film de « patro ». Oui, le suspense est réel, le rythme alerte, les rebondissements nombreux, les retournements inattendus, le final vraiment surprenant. Oui, certaines répliques font mouche – comme celle, paraît-il improvisée, de Régine : « Tu changes de Dieu, tu changes de parents. Fais-toi adopter ».

Oui, les émotions sont au rendez-vous, chez les personnages, mais aussi, communicatives, chez les spectateurs : plus d’une fois, j’ai ri de bon cœur et la salle aussi ; plus d’une fois aussi, je fus ému, notamment lors des moments puissants de communion entre Gad, ses parents et sa sœur, plus encore, lorsque ceux-ci décident de le rejoindre à contrecœur mais avec cœur pour la cérémonie, ou lorsque Régine interpelle avec une rare vérité une autre mère qui, elle aussi, a perdu son fils. Et les discussions animées lorsque la lumière est revenue montraient bien l’intérêt des spectateurs, j’allais dire des participants.

Assurément, les jeux des acteurs sont parfois maladroits ; mais, très vite, je fus touché de leur implication personnelle et émotionnelle (comme l’émouvant aveu paternel, qui ne pouvait s’exprimer qu’en langue étrangère : « I am your father and you are my best friend »). De même qu’ils ont peu à peu oublié la caméra, de même j’ai progressivement oublié qu’ils faisaient partie de la famille ou des amis de Gad pour, paradoxalement, les identifier à cette famille, charnelle et/ou spirituelle. D’ailleurs, étais-je gêné lorsque je sentais ce côté emprunté chez les comédiens des films d’Éric Rohmer que j’aime tant ?

Assurément, certains détails manquent de rigueur et de vérité : a-t-on déjà vu l’équivalent d’un père abbé jouer au frère hôtelier et un frère hôtelier dont la mission est relationnelle aussi renfrogné ? ; les heures de l’office divin, comme « la » vêpre (sic !) sont-elles donc des messes ? ; les baptêmes d’adulte se déroulent-ils aujourd’hui hors de la veillée pascale ? Mais, je le répète, ces détails s’effacent devant l’exhortation roborative à cesser de refouler le religieux au nom de la sacrosainte laïcité et d’afficher avec honte son identité catholique.

Enfin, en visionnant le long-métrage, je n’ai jamais perçu cette bonne intention et ces bons sentiments qui ne font ni de la bonne littérature, ni du bon cinéma, ni d’ailleurs une œuvre d’art authentique. Certes, parce que Gad ne cherche pas à répondre aux objections sinon puissamment argumentées, du moins fortement lancées par le cousin Éric (Rony Kramer), ni à se défendre à la fine déconstruction proposée par la rabbine qui lui montre combien, dans ses sketchs, il est aussi prompt à se glisser dans la peau d’un autre (le blond, etc.) que lent à dire qui il est – parce que, justement, il est juif. Certes aussi, parce que Gad n’est jamais dans la réaction ou l’amertume, mais cherche constamment à sauvegarder le lien avec ses proches et la continuité avec ce qu’il en a reçu, à commencer par la foi juive – d’où son affinité avec le cardinal Jean-Marie Lustiger à qui il emprunte la citation finale du film.

Mais surtout, parce que, à chaque instant, l’on pressent que le protagoniste principal parle à partir de son expérience, avec une rare fidélité non seulement à l’événement fondateur (désormais cent fois raconté et bien connu) de la rencontre aimante et protectrice de la Vierge Marie, mais aussi à son histoire présente (« Elle m’accompagne depuis que je suis petit »). Également, parce qu’il ne cesse d’écouter avec attention chaque personne, chaque réflexion, chaque objection, jusqu’à se laisser déplacer – par exemple par ce paradoxe si typiquement rabbinique : « Bienheureux celui qui ne demande pas son chemin à celui qui le connaît, sinon, il perd la chance de se perdre ! ». Aussi, parce qu’il n’hésite pas à exprimer une vulnérabilité qui va jusqu’à la lâcheté et le mensonge (mais le mensonge le plus léger qui soit, celui qui est dicté par l’intention de ne pas faire souffrir ceux qu’il aime).

Il n’empêche que, en sortant du film, j’étais habité par une double frustration. La première, bien entendu (attention, spoil définitif…), parce que, au tout dernier moment et sans explication, Gad se dérobe au baptême. La seconde, parce que jamais Gad ne donne d’autre raison à sa conversion au catholicisme que la protection toujours éprouvée et jamais démentie de la Vierge.

Or, cette double impression d’inachèvement converge : ce ou plutôt celui qui manque le plus cruellement à l’histoire sainte de Gad, c’est le Christ lui-même. Le christianisme est une conversion au Christ par le Christ. Et si Marie intervient, c’est parce qu’elle intervient, comme une mère authentiquement mère qui, loin de garder son fils pour elle, la donne aux autres. De fait, si l’on voit Gad prier, jamais on ne le voit lire la Parole de Dieu, scruter l’unité des deux Testaments, participer à l’Eucharistie. Si c’est insuffisant d’en rester à ce « als ob, comme si », typiquement kantien « Vivre comme si Dieu existe et voir si cela change », si Gad a tort d’affirmer : « Avoir la foi, c’est avoir le doute », qu’il a raison de faire dire à Marie : « Je sais ce que tu te dis : je ne suis pas allé jusqu’au bout ». Gad nous en offre un gage discret, mais assuré : après la citation de l’archevêque de Paris, il dédie son film à un certain Guy Moign. Celui-ci s’identifie à Raymond, le vieil homme que visite Anna (Amélie Melkonian). Or, ce sceptique qui lui rappelle l’importance de l’antiseptique (c’est-à-dire le dogmatique !), offre à Gad un bel exemple d’évolution, en s’arrachant à sa fascination pour le complotisme. En accordant un poids particulier à cette figure, n’indique-t-il pas, suaviter et fortiter, combien, lui aussi, est en devenir ?

Celui qui s’attend à voir un film sur la foi, un plaidoyer pour la tolérance et, plus encore, le dialogue entre les religions, ne sera pas déçu. Mais il y a plus. Celui qui s’attend à voir un film sur la conversion sera déçu, car il y a moins. Il s’agit, et c’est déjà immense, d’un film sur une personne qui est en chemin et en chemin spirituel. D’un artiste connu et reconnu qui, aussi simple dans la vraie vie qu’en scène, a décidé de vivre au ras de ce désir inquiet de Dieu qui est promis au bonheur. Comment ne pas lui souhaiter de reconnaître que ce chemin porte un nom, celui-là même qu’il énonce un moment dans le film : « Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie » (Jn 14,6) !

Mais le Christ est-il si absent que je l’ai dit ? Quelques traces parmi beaucoup. Raymond, n’est-il pas celui aux pieds de qui Gad s’agenouille pour lui laver les pieds ? Et c’est aux pieds de Notre Dame que, dans la toute dernière scène du film qui fait inclusion avec la première, on le retrouve, nimbé d’une douce lumière bleutée. Lorsque, dans un geste inattendu de compassion, Anna donne une bougie à Gad, elle cite une parole de saint Paul : « Portez les fardeaux les uns des autres » (Ga 6,22). Or, la phrase se termine de cette manière : « et vous accomplirez ainsi la loi [Torah] du Christ ».

P. Pascal Ide

« Reste un peu », comédie et biopic français de Gad Elmaleh, 2022. Avec Gad Elmaleh, David Elmaleh et Régine Elmaleh (ses parents).

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