Rencontre avec Simon Le Borgne pour son travail de chorégraphe sur la série “L’Opéra”

La série L’Opéra de Cécile Ducrocq et Benjamin Adam revient pour une deuxième saison – huit épisodes disponibles sur OCS depuis le 20 septembre. Après la question des préjugés racistes dans la danse, la série parle du délicat problème du harcèlement moral, couplé d’une crise de la direction qui résonne de façon savoureuse avec la réalité. Comme dans la première saison, cette deuxième laisse une vraie place à la danse, aussi bien en mettant en scène des danseurs et danseuses passionnées par leur métier qu’en filmant cours de danse, travail et spectacles. Parmi eux, Le Sacre du Printemps, dont les répétitions et la représentation prennent une place prépondérante dans les derniers épisodes. Ce passage a été chorégraphié par Simon Le Borgne, danseur du Ballet de l’Opéra de Paris. Pour DALP, il revient sur cette expérience de créer de la danse pour un écran, sa vision de la série en tant que membre de l’institution et ses projets riches pour la saison à venir.

Simon Le Borgne sur le tournage de la série L’Opéra saison 2 – Le Sacre du Printemps

L’Opéra est une série qui parle de votre institution, l’Opéra de Paris. Avez-vous eu une appréhension avant de vous y engager ?

Astrid Boitel, la coordinatrice artistique de la série, travaillait en tant qu’assistante d’Élisabeth Platel lorsque j’étais à l’École de Danse. C’est elle qui m’a recommandé, et l’une des productrices, habitée de l’Opéra, voyait qui j’étais. J’ai hésité avant d’accepter, j’avais des appréhensions, n’ayant pas encore vu la première saison, qui n’était pas encore diffusée au moment du tournage de la deuxième. Puis je me suis dit que, dans tous les cas, c’était une bonne expérience. C’est aussi arrivé à un moment où j’étais en congé de l’Opéra pour quelques mois, cela tombait donc plutôt bien.

 

Quel a été votre travail sur cette deuxième saison ?

J’ai eu à créer un court solo pour une scène lors de l’épisode au Concours de Varna. Surtout, j’ai chorégraphié un passage du Sacre du printemps, que l’on voit en répétition sur plusieurs épisodes et qui clôt la saison. La production m’a proposé ce thème et j’ai accepté, en choisissant la partie à chorégraphier, soit cinq minutes de la partition. En tant que chorégraphe, créer un Sacre du Printemps n’est pas forcément ce dont j’ai envie, le côté narratif inhérent à cette œuvre me retient un peu et ça a tellement été fait, de manière incroyable par Pina Bausch… Et puis c’est un ballet si important historiquement. Mais la musique est tellement belle que j’ai sauté sur l’occasion, ce travail pour la série L’Opéra allait justement me permettre de me plonger dans cette musique. Et c’est fascinant de découvrir cette partition et de la mettre en scène.

 

Comment avez-vous organisé votre travail ?

Je savais que j’allais avoir un groupe très hétérogène, entre des danseurs et danseuses pro, des comédiens et comédiennes qui avaient dansé il y a un certain temps, et d’autres qui n’avaient pas dansé du tout. Je me suis donc pas mal préparé en amont. J’ai analysé la partition, trouvé un moyen soit de compter la musique, soit d’en retenir les temps forts. Un chef de chant de l’Opéra m’a aidé à comprendre comment compter certaines parties. Puis j’ai préparé pas mal de matériels chorégraphiques en amont, pré-écrit des phrases. Pour l’apprentissage de la chorégraphie au groupe, je démarrais par de l’improvisation en guise d’échauffement, dans laquelle je les amenais à trouver une certaine gestuelle que j’allais ensuite utiliser dans la chorégraphie. Sentir les mouvements qui partent du centre, qui se déploient le long des bras ou du dos, trouver un certain relâché dans les bras…

Tournage de la série L’Opéra saison 2 – Le Sacre du Printemps – Hortense de Gromard (Aurore) et Suzie Bemba (Flora)

Parmi vos interprètes, vous aviez donc des acteurs et actrices qui n’avaient jamais dansé. Comment les amène-t-on à s’approprier le mouvement ?

Je ne pense pas avoir entièrement répondu à cette question. Cela s’est fait en fonction de chaque personne, ce qu’elle ressentait, comment elle appréhendait le mouvement, ce qu’on en voyait. Il fallait s’adapter à chacun-e. Certain-e-s, même s’ils ne sont pas danseur ou danseuse, arrivaient très bien à appréhender le mouvement, en tout cas ils avaient une capacité de concentration qui donnait des résultats assez rapidement. D’autres, qui n’avaient pas l’habitude de concevoir un geste, de le mémoriser, cela pouvait être plus compliqué. Il faut alors être patient, montrer, ré-expliquer, aussi employer d’autres mots, leur donner des points de repère physique auxquels ils peuvent se raccrocher ensuite. Parfois, on arrive à gagner quelque part tout en perdant ailleurs. C’est alors un jeu d’équilibre et de construction sur leur corps.

Les répétitions n’ont pas été évidentes, tout le monde n’était pas toujours là et il fallait faire avec les petits soucis physiques de chacun et chacune. Mais de l’avis général, cela s’est bien passé et j’ai l’impression d’avoir su tirer quelque chose de tout le monde, chacun-e à leur niveau. Tous et toutes étaient très motivées et j’ai été impressionné par leur facilité parfois à appréhender le mouvement.

 

Dans la série, la représentation de ce Sacre du Printemps a lieu sur le parvis du Palais Garnier, faisant référence à la performance du Lac des cygnes des danseuses de l’Opéra de Paris suite à la grève contre la réforme des retraites – même si dans la série, les artistes protestent contre tout autre chose. Quels souvenirs gardez-vous de ce tournage ?

C’était très excitant et impressionnant. Il y a une grosse équipe, plusieurs caméras, une grue, une centaine de figurants… Et surtout, un planning et un découpage de chaque plan, en fonction des différentes caméras, à respecter. J’avais le rôle de lien entre les danseur-se-s et la réalisation, c’était très stimulant. Il fallait être réactif, donner les bons départs aux interprètes, faire vite des retours après la prise, vérifier avec mon assistant Simon Catonnet si les plans étaient bien pour la danse. Il y avait aussi un peu de négociation pour refaire une prise malgré le planning, des choix à faire, sacrifier un plan pour un autre… Et tout cela en une matinée.

 

Avez-vous pensé au rôle de la caméra pendant votre travail chorégraphique ?

Pas vraiment. J’ai surtout pris l’espace en compte, très étalé avec peu de profondeur. J’ai donc plutôt créé de manière assez frontale. Je connaissais l’emplacement des caméras, leur envie de se balader entre les artistes. J’y ai pensé pour situer dans l’espace les comédiens et comédiennes qui tenaient des premiers rôles et qui devaient être filmées à un moment particulier. J’ai pu donner des indications sur la certaine manière de filmer des mouvements ou groupes de mouvements. Mais même si j’avais mon mot à dire, et un droit de regard pendant le montage, je ne pouvais pas vraiment choisir comment le tout était filmé. Alors je ne suis pas rentré dans ce jeu de penser la chorégraphie en fonction de la vidéo, je savais que ce n’était pas mon travail.

 

Ce n’était pas frustrant ?

Sur certains aspects, j’étais rassuré : le fait que ce soit filmé permet de refaire plusieurs prises, de décider de ce que l’on garde au montage, etc. En revanche, le contexte de la grosse production pouvait être frustrant. Je n’avais pas la main sur l’entièreté de ce que j’ai créé, sur son originalité. Même si j’ai eu un droit de regard, c’est la production qui avait le dernier mot, comme les costumes par exemple qui n’étaient pas forcément mon choix. Mais je savais que ça allait se passer comme ça et j’ai joué le jeu. Et c’était aussi intéressant de se plier aux attentes d’une réalisatrice.

Tournage de la série L’Opéra saison 2 – Le Sacre du Printemps

En dehors de la représentation, les répétitions de ce Sacre du Printemps occupent une bonne place dans certains épisodes. Avez-vous participé aux tournages de ces scènes ?

Non car je n’étais plus disponible. Mais il y a eu des échanges. Ainsi, la réalisatrice nous a vus faire notre travail de comptes pendant une répétition et a trouvé que c’était quelque chose à filmer, elle en a fait une scène. Raphaël Personnaz, qui joue Sébastien Cheneau, le chorégraphe de ce Sacre du Printemps, est venu aux répétitions. Déjà pour apprendre des petits bouts de chorégraphies, ensuite pour échanges avec moi, savoir quel lexique utiliser. Les scénaristes aussi m’ont demandé des retours sur ses dialogues. L’équipe s’est inspirée de ce qu’elle a vu en répétition.

 

En tant que danseur de l’Opéra de Paris, quel regard portez-vous sur cette série ? Vous semble-t-elle juste sur votre institution ?

Je n’ai vu que la première saison. La série n’évite pas complètement quelques clichés, mais elle sait aussi être juste sur certains aspects. Forcément, nous sommes interpellés par des petits détails qui pour nous ne sont pas crédibles. C’est inévitable, la série parle d’une institution que l’on connaît par cœur ! Mais assez rapidement, je me suis détaché de ces petits détails pour regarder cette série telle qu’elle est. Dans la première saison qui tourne autour du problème des préjugés racistes dans les compagnies de danse, il y a des situations dont je ne me rendais pas compte, parce que je n’y suis pas confronté directement en tant que danseur blanc. Si la scène de la danseuse noire que l’on prend pour une femme de ménage me semble un peu gros, de manière générale, les situations filmées dans la série peuvent être vraiment ce à quoi sont confrontés des danseurs et danseurs noirs dans le milieu de la danse en général, pas forcément à l’Opéra de Paris.

 

Quels sont vos projets pour la suite de la saison ?

Je danse dans la création Cri de cœur d’Alan Lucien Øyen au Palais Garnier jusqu’au 13 octobre. Après, je suis en congé de l’Opéra de Paris. J’ai des projets de résidence pour créer une performance entre musique et vidéo, un solo que j’ai monté en 2021 et que je voudrais retravailler. Puis en janvier 2023, je pars au Tanztheater Wuppertal pour un long contrat. J’étais en contact pour travailler avec Boris Charmatz et il m’a proposé de le rejoindre à Wuppertal quand il a pris la direction de la compagnie de Pina Bausch. J’avais déjà pris cinq mois de congé de l’Opéra en 2021 et c’est passé très vite, j’avais donc envie de repartir plus longtemps. Ce n’est ni la programmation ni le changement de direction – j’avais pris ma décision avant – qui m’ont poussé à partir. Cette envie, ce besoin même, de changer de cadre me suit depuis longtemps. Même si je suis très content de ce que j’ai pu faire à l’Opéra, j’ai envie de découvrir autre chose.

L’Opéra, série de Cécile Ducrocq et Benjamin – Deuxième saison de huit épisodes disponibles sur OCS depuis le 20 septembre.

 

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