pourquoi c’est une belle connerie de dire ça

Tout le monde aime comparer Avatar à Pocahontas. Mais la comparaison, certes évidente et amusante, est beaucoup trop simpliste pour s’arrêter là. On vous explique pourquoi.

Ça ne vous aura pas échappé que, chez les personnes qu’Avatar a laissées de marbre, et parfois même chez ses défenseurs, une critique assez expéditive ressort : celle qui consiste à dire que “de toute façon, Avatar, c’est Pocahontas”. Basta.

Et c’est vrai que l’histoire du militaire qui débarque dans un nouveau monde pour y piquer un matériau précieux, qui s’éprend de la fille du roi indigène déjà promise à un autre, et qui va tenter de faire la médiation entre son peuple envahisseur et celui de son crush, on connaît. Et on ne vous dira pas qu’il n’y a pas de (grosses) comparaisons à faire entre les deux histoires.

Mais, une fois cette évidence énoncée, il serait peut-être plus intéressant de se pencher sur toutes les choses qui différencient profondément Avatar de Pocahontas. Parce que non, le film de James Cameron n’est pas qu’une simple redite en bleu du film d’animation de Disney, tant s’en faut. Il porte des messages bien différents, par des moyens tout aussi différents, et c’est ce qu’on va essayer de détailler ici.

 

 

princesse disney

Premièrement, arrêtons-nous un peu sur ce qu’on veut dire exactement quand on parle de Pocahontas. Rappelons que cette princesse native américaine a réellement existé, et qu’elle était effectivement la fille préférée du chef Powhatan qui vécut à la jonction du XVIe et XVIIe siècle. Sauf qu’elle avait aux alentours de 12 ans lorsqu’elle rencontra le colon John Smith, et qu’aucune forme de relation autre qu’amicale n’a été relatée entre eux à l’époque. Et encore moins de séquences romantiques chantées parmi les loutres et les ours sous les effets douteux d’un quelconque calumet de la paix.

Quelques années plus tard, Pocahontas fut enlevée par les colons qui la retinrent captive loin de sa famille et la maltraitèrent, jusqu’à ce que l’un d’entre eux l’épouse et qu’elle soit envoyée en Angleterre où elle attrapa une maladie dont elle mourut à seulement 22 ans. Eh oui, c’est pas très gentille mamie-arbre et raton laveur farceur, tout ça.

 

Pocahontas, une légende indienne : photo“Viens mourir chez moi stp”

 

Donc, en réalité, quand on dit “Avatar c’est Pocahontas”, on fait uniquement référence à l’adaptation très libre que Disney a fait de ce mythe fondateur en 1995. En d’autres termes : on parle d’une structure narrative artificielle plaquée sur de vagues inspirations historiques, et cette structure, comme beaucoup de scénarios basiques, on la connaissait avant Pocahontas et on la retrouve aussi beaucoup depuis.

L’affrontement entre deux clans en toile de fond d’une histoire d’amour qui peine à réconcilier les ennemis, on en voit au moins depuis que Shakespeare a écrit Roméo et Juliette. Et James Cameron semble en être friand, puisque des éléments similaires se trouvent aussi dans Titanic, où une jeune femme promise à un autre défie les codes de son monde pour aimer un homme qui appartient à un univers différent. Certes, ici on retrouve l’idée d’un nouveau monde à conquérir et d’une nature à respecter, mais la structure du scénario-même n’appartient pas qu’à Pocahontas ou Avatar.

 

Titanic : photo, Leonardo DiCaprio, Kate WinsletPrincesse paquebot

 

les colons, ce cancer 

Attardons-nous sur la différence la plus évidente entre les deux histoires : l’époque à laquelle les événements ont lieu. Pocahontas se situe dans le passé, car comme beaucoup de films américains (notamment les westerns, mais pas que), il tend à raconter et à commenter la naissance de la civilisation nord-américaine moderne à travers le récit de l’arrivée des colons sur le territoire (pour ne pas dire le massacre des Natifs américains par les Européens, n’est-ce pas ?).

L’idée est de familiariser les spectateurs avec l’histoire de leur continent et de capitaliser sur ce qu’ils en savent déjà, tandis que chez Cameron, on est projeté dans le futur, même si, cette fois, on n’y croise aucun T-800 et encore moins de T-1000. Avec sa critique des moyens militaires modernes et de l’expansion des civilisations bétonnées, Avatar porte un discours politiquement tourné vers l’avenir : le film a besoin du genre de la science-fiction pour prédire ce que peut devenir notre civilisation et imaginer un avenir meilleur, avec moins capitalisme et plus de jardinage.

 

Pocahontas, une légende indienne : photo“Nous venons pas en paix”

 

Donc, même si les deux films racontent une histoire d’amour universelle, ils participent de deux intentions distinctes du cinéma américain. Par ailleurs, on note que si Pocahontas fait largement référence à de réelles figures historiques, le film raconte absolument n’importe quoi sur leur vie, et rencontre le problème classique des biopics ou des films historiques : utiliser les fameux « faits réels » tout en les bafouant allègrement, tandis qu’Avatar choisit de s’affranchir d’un cadre historique pour parler d’un futur qui peut devenir réel, plutôt que de relater un faux passé.

 

Avatar : photo“Nous venons presque en paix”

 

héros zéro

Après ces questionnements de frise temporelle, penchons-nous maintenant sur la question du héros. Enfin, sur le cas de Jake Sully, surtout, parce que le point de vue n’est pas le même dans Avatar où l’on suit l’homme intrus, que dans Pocahontas, où c’est davantage la princesse autochtone qui est l’héroïne.

Cette question de différence de point de vue est importante : dans le film de Cameron, il va nous permettre de voir l’histoire à travers les yeux de celui qui apprend, et de nous placer dans une position humble par laquelle nous devrions nous sentir concernés si, toutefois, le naufrage écologique que nous vivons en ce moment vous chatouille un tant soit peu le coin du cerveau.

 

Avatar : photo, Sam WorthingtonQuand tu repenses au Choc des titans

 

En parlant d’humilité, on peut dire que c’est un peu la qualité qui manque cruellement à John Smith au début de Pocahontas. Beau gosse semblant sorti du salon de coiffure même quand il prend une vague sur la tronche, il est fort, il est blond, il est admiré de tous, bref : c’est un premier de la classe insupportable. Et, accessoirement, il n’est pas peu fier de compter de nombreux massacres de Natifs américains à son actif.

Jake Sully, de son côté, nous est d’emblée présenté comme un personnage vulnérable. Parce qu’il a perdu ses jambes au combat, cet ancien militaire a été mis au ban de la société, et il ne participe à la mission sur Pandora que pour remplacer son jumeau décédé. Il n’est pas formé pour le travail qu’il doit effectuer et l’équipe ne croit pas en lui. Il est donc à l’opposé d’un John Smith : c’est un héros vulnérable qui est là pour apprendre, pas pour vaincre. Un héros auquel on peut s’identifier, et auprès duquel on tire des leçons plus complexes et plus actuelles que seulement “c’était peut-être pas ouf la fois où j’ai décimé cette famille d’autochtones et que j’ai mis le feu à leur baraque”.

 

Pocahontas, une légende indienne : photoLe choc des civilisations

 

la différence, celle qui dérange

Au cours de l’histoire de Pocahontas, John Smith, qui arrive en hostile, se définit jusqu’à la fin par sa différence d’avec le clan Powhatan, même lorsqu’il reconnaît leur humanité et souhaite ouvrir le dialogue avec eux. On note que sa rencontre avec Pocahontas se fait quand il s’apprête à la tuer, mais qu’il renonce à tirer quand il remarque qu’elle est canon.

De son côté, Jake découvre Pandora et les Na’vis à travers un processus d’assimilation, puisque c’est la nature même de sa mission. Même s’il est censé travailler en secret pour le méchant qui veut tout péter, sa découverte admirative et candide de la culture Na’vi est plus proche de celle du personnage de Sigourney « je sors d’une capsule de cryogénisation comme quand j’étais Ripley » Weaver.

D’ailleurs, du côté de Jake, c’est Neytiri qui le tient en joue à son insu et qui renonce à tirer (mais cette fois parce qu’un petit plumeau vient se poser sur son arc et que ça veut sûrement dire… quelque chose).

 

Avatar : photo“Comment on dit bonjour en Na’vi ?”

 

Cette partie de l’équipe chapeautée par le docteur Grace Augustine reconnaît d’emblée les Na’vis comme étant une civilisation performante et idéale, et c’est petit à petit que les militaires qui sont là pour le blé se mettront à les appeler « sauvages ». Alors que dans Pocahontas, les colons partent d’un a priori, soit les Natifs sont des sauvages, pour se rendre compte petit à petit du contraire.

Autrement dit : dans le dernier cas, on part d’une situation d’intolérance pour aller vers la tolérance, tandis que Cameron présente une situation plus contemporaine où l’on part du principe que l’égalité et la tolérance sont acquises pour ensuite se rendre compte de leur fragilité et de l’importance de continuer à se battre pour elles. La situation est donc retournée et actualisée pour correspondre à des engagements concrets de notre époque.

 

Pocahontas, une légende indienne : photo“Comment on dit bonjour en civilisé ?”

 

journey d’intégration

Où se termine l’histoire de John Smith et celui de Jake Sully ? Pocahontas s’achève sur une impossible réconciliation entre deux civilisations, et l’idée que John Smith va tout simplement mourir s’il reste en Virginie, alors qu’Avatar se termine sur l’intégration zélée de Jake à la civilisation Na’vi après son domptage de Toruk, et le fait qu’il conserve désormais un corps dans lequel il a retrouvé l’usage de ses jambes. Le message final est donc complètement différent entre un corps qui dépérit lorsqu’il est en milieu étranger, et un corps qui guérit et qui renaît quand il évolue dans une culture différente.

Si le message des films est différent, c’est aussi parce qu’ils existent dans un contexte lui aussi différent, et qui les impacte nécessairement. Pocahontas oppose mystique et technique, et parle déjà clairement de respect de la nature et des êtres vivants, mais ne tient pas de discours particulier sur les progrès technologiques et l’urbanisation. Et pour cause : ces questionnements étaient moins sur le devant de la scène à l’époque qu’aujourd’hui. Ce qui ressort du film, c’est davantage un discours anti-raciste de tolérance universelle, qui est davantage axé sur les questions de civilisation.

 

Pocahontas, une légende indienne : photoVivons heureux vivons pareil

 

De son côté, James Cameron privilégie la question écologique, en parlant de villes où il n’existe plus de vert que les choux de Bruxelles et où mère Nature a été anéantie (rappel que les choux de Bruxelles ne sont pas le fruit de mère Nature mais des entrailles de l’enfer). Si la thématique de l’acceptation de la différence est présente aussi, elle est chevillée à une critique du capitalisme, car c’est le désir de profit qui balaye la compassion des méchants.

La mise en avant du discours écolo passe aussi par le fait de montrer précisément et avec force les ravages de la destruction de la nature, notamment dans la scène où un bulldozer-pelleteuse-rouleau-compresseur-tracteur met en pièce l’arbre des âmes, ou dans tout l’affrontement qui s’en suit. Pocahontas, elle, se contente de chanter que les cailloux ont un nom et que les ours, c’est mignon (ne faites pas comme elle : si vous prenez un ourson dans les bras sous les yeux de sa mère, vous n’y survivrez pas, même si vous êtes en train de chanter à votre amoureux). Et c’est bien aussi, hein, mais c’est juste un peu moins concret comme engagement écolo.

 

Avatar : photoMerde à Mère Nature

 

Alors en attendant que Poca prenne sa carte chez les Verts, on rappelle que James Cameron, lui, est devenu vegan, qu’il alerte régulièrement sur la sort de la planète et qu’il a lancé en 2010 une campagne visant à planter un million d’arbres. Avatar prend donc place dans un contexte tangible de discours engagé et dans un environnement politique où son message peut avoir un impact sur le spectateur et ses futurs choix.

En somme : oui, il y a du Pocahontas dans Avatar, c’est indéniable. Mais non, l’un n’est pas égal à l’autre, et pour cause, les grands tenants et aboutissants de deux scénarios qui paraissent similaires à première vue sont en réalité fondamentalement différents, faisant du film de James Cameron bien plus qu’un remake 3D du film d’animation de Disney. On se revoit très bientôt si jamais Avatar 2 ressemble un peu trop à Pocahontas 2.