pourquoi c’est un Cronenberg de chair et de sang

Les Crimes du futur signait le grand retour de David Cronenberg, au grand écran et sur la Croisette. Pour sa sortie en vidéo, nous revenons sur ce qui fait de cet opus une œuvre à part dans la carrière du maître de la Nouvelle Chair. 

Portant presque sur ses seules épaules le concept de Body Horror, le canadien David Cronenberg aura fasciné et terrifié plusieurs générations de spectateurs. De Scanners en passant par Vidéodrome, La Mouche ou encore Crash, il a abordé l’horreur, le corps et la représentation des idées comme personne avant lui. 

Metteur en scène légendaire, un temps méprisé par la critique avant que cette dernière ne se décide à l’adouber, il fit frémir plus souvent qu’à son tour une Croisette qui avait bien besoin d’être dépoussiérée à coups de transformations et de coïts machiniques. C’est donc avec bonheur qu’on découvrit, après presque une décennie d’absence, le grand retour du maître aux affaires. 

 

 

LA TRILOGIE DE LA NOUVELLE CHAIR

Reprenant le titre d’un de ses tous premiers films expérimentaux, Les Crimes du Futur fait figure à la fois de synthèse, de remise en cause et de formidables échos aux créations les plus emblématiques de David Cronenberg, que nous avons eu l’occasion d’interroger après la découverte de son dernier long-métrage. À l’occasion de la sortie en DVD et Blu-Ray de cette opération à cœur ouvert, nous sommes revenus sur les influences et spécifités d’une création radicale. 

Création qui nous a semblé d’autant plus intéressante, qu’elle peut être appréhendée à la manière d’un opus concluant une trilogie entamée avec Vidéodrome et poursuivie avec eXistenZ. Une lecture que ne renie pas le réalisateur. 

 

Les Crimes du Futur : Photo Léa Seydoux, Viggo MortensenSeydoux, mais c’est violent

 

“Je ne pensais pas réaliser une trilogie, mais c’est une observation légitime. Ces trois films prennent racine dans les mêmes questionnements et angoisses. Consciemment, je n’ai pas voulu m’attarder sur les connexions qui les unissent. Bien sûr, certaines me sautent aux yeux, mais quand vous faites un film, vous n’avez pas le luxe de penser ce que vous accomplissez en termes de références, c’est trop compliqué et éloigné de ce qui se déroule sur le plateau.” 

Mais le substrat de ces trois œuvres, c’est moi, c’est mon esprit, donc nécessairement, elles sont interconnectées. Je pense que c’est légitime de les présenter ainsi, et je serai très intéressé à l’idée de les présenter comme une trilogie, une progression articulée.” 

Sorte de codex d’une filmographie dédiée à des esprits et des corps torturés, Les Crimes du Futur n’est pas seulement un retour à la science-fiction mâtinée d’horreur, c’est aussi une des propositions les plus vicieusement ludiques de son auteur.

 

Les Crimes du Futur : photo

Les Crimes du Futur : photoInterdit de spoiler !

 

MOURIR DE RIRE

“Tous mes films sont drôles. Sur un certain plan. Et celui-ci peut-être plus encore. On ne joue pas cet aspect comme un mécanisme posé au premier plan, parce que le personnage de Viggo n’est pas conscient qu’il est drôle. C’est un type très sérieux. Concentré sur lui et imbu de sa personne. Mais bien sûr qu’il faut en rire. Parce ce qu’il fait, ce qu’il entreprend est ridicule.” 

À première vue, on pourrait être tenté de voir dans le couple formé par Viggo Mortensen et Léa Seydoux le cœur du long-métrage. Mais c’est oublier que si plusieurs récits de Cronenberg tournent autour de duo, tantôt maudits, tantôt créateurs, toujours pervers, rares sont ceux qui y adjoignent un personnage comparable à celui que joue avec brio Kristen Stewart. 

“Au début du film, Timlin est une femme très timide, bureaucratique, et progressivement, nous découvrons qu’elle est très ambitieuse, agressive, et c’est ce mouvement qui l’amène à considérer la chirurgie comme une forme en tant que telle de sexualité.” 

 

Photo Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen Stewart

Photo Viggo Mortensen, Léa Seydoux, Kristen StewartUne dangereuse trinité

 

Agressive, voilà un adjectif en forme d’euphémisme pour décrire cette protagoniste parmi les plus incarnées, charnelles et foncièrement dangereuses à avoir traversé l’univers de Cronenberg. Un état de grâce affamé, particulièrement criant dans une des scènes les plus commentées des Les Crimes du Futur. Mortensen y discute avec la jeune fonctionnaire, pensant la manipuler, avant de réaliser que c’est peut-être lui sa proie… 

“J’étais tellement heureux en tournant cette scène. Ce plan était parfait. Il nous a suffi de deux prises, pas une de plus, tant l’alchimie entre Kristen et Viggo était évidente. Mais pas une alchimie traditionnelle, ce romantisme suranné qui revient si souvent. C’est une danse nuptiale mais aussi de prédation, jusqu’à la réplique de Viggo, à la fois cruelle et très drôle. Ce plan donne à voir une alchimie autre, comme venue d’un autre monde, le temps d’un plan.” 

 

Les Crimes du futur : Photo Viggo Mortensen

Les Crimes du futur : Photo Viggo MortensenLe septième sot ?

 

CORPS LIBERES

L’occasion d’aborder la question de la méthode. Le découpage et le montage des films de Cronenberg ayant toujours fait preuve d’une grande sobriété, qui lui aura valu un temps d’être incompris, appréhendé à la manière d’un provocateur dénué de style. Une erreur qui apparaît comme criante aujourd’hui, tant ses films sont reconnaissables en un clin d’oeil. Identifiables, mais loin d’en rester à une recette pré-établie. 

“Je ne fais pas de storyboards, et je ne ressens pas de jubilation particulière à faire un plan-séquence à la manière d’un tour de force. Je n’en use que si ça fonctionne. Et je ne cherche jamais à forcer ça, d’autant plus que la majorité du public n’y est pas sensible. C’est en préparant la scène que la force et l’opportunité de filmer ce plan s’est imposée. Et il est encadré de plans indépendants, je n’ai pas souhaité réaliser toute la séquence en un seul plan. 

 

Les Crimes du futur : Photo Kristen Stewart, Viggo Mortensen

Le chasseur étant chassé

 

Quand je commence une journée, je ne sais généralement pas encore comment je vais filmer la scène. Je suis avec mes acteurs, mon directeur de la photographie. Personne d’autres. On commence à répéter. Voir ce qui fonctionne. Finalement, on en arrive à la chorégraphie des corps, puis à placer la caméra en fonction.”

Et c’est peut-être cette liberté des corps, qui s’entrechoque au sein de ce dernier long-métrage avec un dispositif intellectuel maîtrisé à l’extrême, qui offre au film sa puissante étrangeté. Retour sur une carrière extrêmement riche, mais jamais testamentaire ou écrasé par un cahier des charges trop rigides, Les Crimes du futur est un précieux cadeau en forme de scalpel.

x