«Pour une technologie au service de la transmission des savoirs» – La tribune de Guillaume Leboucher

L’école a toujours su non seulement s’adapter mais aussi ouvrir la voie au progrès des connaissances. Les enseignants savent mieux que quiconque dessiner un monde meilleur à leurs élèves par la transmission des savoirs et des valeurs qu’ils leur proposent. Réputée immobile, l’Education nationale montre au contraire sa capacité à se renouveler, à traverser les crises, à maintenir un lien au quotidien, même quand il se distend, entre les élèves et leurs professeurs mus par leur engagement et leur investissement comme un acte de foi républicain.

Alors que toute une vie ne suffit pas pour apprendre, sous la pression des orientations scolaires, des classements internationaux, de parents soucieux, l’exigence envers l’école est toujours plus forte. Jamais l’humanité n’a concentré autant de savoirs et de connaissances et pourtant rarement elle aura paru autant en manque de repères. Il faut du temps pour former et pour apprendre.

L’avènement de la technologie qui, parfois, semble dicter son rythme, ne fait qu’accentuer le caractère d’urgence dans lequel nos vies sont placées. Il y a plus de téléphones mobiles connectés que d’êtres humains sur notre planète. Ces téléphones ont chacun plus de puissance informatique qu’il y en avait dans les premières fusées qui ont embarqué des hommes vers la Lune. La moitié des individus a au moins un compte sur un réseau social. C’est également le cas en France, de quatre élèves de cinquième sur cinq. On parle ici d’enfants de moins de 13 ans alors que les conditions d’utilisation d’Instagram ou de TikTok, pour ne parler que des plus courus, requièrent d’avoir plus de 13 ans et qu’en tout état de cause, la majorité numérique dans notre pays est de 15 ans.

Monde parallèle. Alors que le futur se projette en technologies de rupture, de l’intelligence artificielle au quantique en passant par les univers de réalités augmentées, un monde parallèle se dessine où chacun pourra se projeter avec son propre double numérique individuel sous forme d’avatar. Les plus jeunes s’y engouffrent les premiers. Il est temps de prendre le temps de comprendre, de former et d’informer. Il appartiendra également aux décideurs publics de statuer sur le fait s’il faut instaurer une majorité. Et pour commencer, fixer cette majorité civile dans ces univers particulièrement addictifs et pouvant se vivre en parfaite autonomie.

Rien ne serait plus destructeur que de céder à l’injonction du temps qui veut que, désormais, on veut tout, tout de suite et tout le temps. Au risque que des parents demain souhaitent une formation accélérée et amplifiée de leurs enfants, comme par enchantement, d’un coup de baguette magique, la technologie le permettant. Ce n’est pas ainsi que se forment les cerveaux. Et les professeurs le savent bien. Ce n’est pas l’accumulation de savoirs qui prime mais bien l’intelligence qui est mise en œuvre pour en faire bon usage. La bibliothèque universelle existe désormais. « Petite Poucette maintenant tenant en main le monde ! », ainsi que l’annonçait Michel Serres dans l’essai éponyme paru en 2012 (Editions Le Pommier).

Charge à chacun de devenir le bibliothécaire de ce vaste monde. En effet, au cours des cinq dernières années, il y eut plus de données produites, tels des petits cailloux blancs de nos vies, qu’au cours des millénaires précédents. Il faut y trouver son chemin. La réalité des technologies est vertigineuse. Tout semble désormais possible. Grâce au croisement des données, les comportements humains peuvent être anticipés, voire prédits. Les technologies sont à peine maîtrisées que d’autres se profilent. Ainsi, ChaPT-3 a connu un engouement soudain faisant découvrir à beaucoup l’étendue des services qu’une intelligence artificielle dite générative peut rendre en engageant une conversation avec des humains pour répondre à leurs demandes, et à leur soif de savoirs et de connaissances.

Il est temps pour les enfants, dans leurs écoles, accompagnés de leurs enseignants, d’être aussi formés à l’immensité du monde qui les attend pour mieux en maîtriser le cours. Les élèves risquent le décrochage s’ils ne connaissent pas ou ne maîtrisent pas les technologies. Au-delà, c’est bien la société tout entière qui prend le risque d’une vassalisation face à des géants du numérique et des pays qui les portent comme la Chine ou les Etats-Unis. L’indépendance de notre pays passe aussi par la formation des citoyens et des plus jeunes.

Guillaume Leboucher est président de la Fondation IA pour l’Ecole