Phénotypes, revanche, caricatures : on a lu la pièce de théâtre de Christiane Taubira

On ne peut pas exactement dire qu’on l’attendait avec impatience, la pièce de théâtre de Christiane Taubira, mais on sentait bien que ça nous pendait au nez. La dame a tout de même été garde des Sceaux sous François Hollande, elle a servi la France, et pourtant, dans cette curieuse pièce sans intrigue qu’elle publie ces jours-ci chez Robert Laffont, on a le sentiment déplaisant de lire les mots d’une autre. Comme si elle avait été étrangère à la pratique du pouvoir et aux hautes sphères de l’Etat. Surtout, sa pièce Frivolités donne le sentiment de mettre en scène, à travers d’interminables dialogues, une forme de détestation de l’Occident et de son histoire.

Frivolités, c’est 396 lourdes pages d’une réunion en non-mixité, treize femmes qui déblatèrent sur tout et n’importe quoi, avec un objectif pourtant bien défini : cultiver le ressentiment. « Ces femmes ont des phénotypes qui représentent les cinq continents », précise l’autrice (l’origine ethnique, c’est important : on le découvrira). Et ensemble elles vont réduire les blancs, les hommes, l’Europe et les Occidentaux en général aux rôles de méchants.

Treize femmes, donc, et des tonnes de lamentations. « On ne va quand même pas aussi leur enlever la souveraineté de leurs souffrances », comme elle le fait dire à l’une des femmes dans la pièce. Ben non, ce serait dommage. Commençons par « Les femmes passent à l’as », premier lamento d’une longue série : « Chaque fois que vous avez besoin d’une référence, c’est un homme qui vient ! », tempête Inaya, tandis que « les hommes ont tout envahi », rappelle Gwendolyne. Et nous n’en sommes qu’à l’acte premier, scène II. La lecture de la pièce va être longue, très longue.

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Dans cet immense et malaisant bureau des plaintes à ciel ouvert, « tour du monde de l’horreur et de la déprime », comme Christiane Taubira l’écrit elle-même, on exprime du ressentiment à toutes les pages. De l’histoire du président américain, Ulysses S. Grant, qui, pendant la guerre de Sécession, entreprend d’injecter mille blanches chez les Amérindiens pour diluer leur peuple, à la décimation des Aborigènes, en passant par les Croisades, le fort de Gorée ou encore la « Babel flottante » de blancs venus pour peupler la Guyane : les anecdotes historiques ne manquent pas pour rappeler combien le « phénotype » blanc est la malédiction de la planète et de l’humanité. Ici, on dénonce le racisme de manière générale, mais il faut quand même toujours préciser la couleur de la peau de ceux dont on parle.

« Tchip retentissant »

Au fil de l’œuvre, notre dramaturge se mue en spécialiste ès ouverture de portes ouvertes. « Ce monde qui en bave est quand même beaucoup plus nombreux que ceux qui le font baver… ». Mais rassurez-vous, on en revient toujours à l’idée maîtresse : « cette ignoblerie de Blancs qui vendent des Noirs, ça a laissé plein de traces dans le racisme aujourd’hui encore ». La preuve, jusque dans « cette mode du poké bowl. Ils ont volé la recette des pauvres pécheurs hawaïens. Tranquilles ! » Le tout est entrecoupé de délicieuses didascalies, comme lorsque six femmes débarquent « avec des mouvements amples de voguing » ou bien quand « Inaya claque un tchip retentissant ». Qu’est-ce qu’on a fait pour mériter ça ?

Et puis, du fort de Gorée, on passe vite aux violences policières en France, puis au combat des Iraniennes contre la police des mœurs. Il y a enfin cette curieuse insertion à la fin du livre, celle d’une tribune publiée par L’Obs le 16 mai 2022 (« Pourquoi nous, juifs et humanistes, condamnons sans appel les agissements de la police israélienne aux obsèques de Shireen Abu Akleh »). Bref, ça part dans tous les sens.

Lilian-Thuramisation tranquille

Mais le plus gênant, à la lecture de Frivolités, c’est de s’apercevoir que notre dramaturge tardive crée des personnages sautant à pieds joints dans la caricature et le manichéisme. Nous voudrions absolument croire que l’autrice a établi une distance avec les billevesées qu’elle fait dire à ses personnages, mais nous n’en sommes pas certains. Le texte est-il ironique ? Il ne nous semble pas. Par exemple, l’une des femmes prétend que les Européens ont volé, pillé l’Afrique et qu’en échange, ils délivrent des cancers aux Africains avec leurs produits toxiques. Un peu plus loin, on apprend que Christophe Colomb n’est parti en Amérique que par attrait pour l’or (certes, on se doutait bien que le seul désir d’aventure n’avait pas décidé le navigateur, mais tout de même !). Il y a aussi cette drôle d’assertion, à propos de la pédophilie, qui sous-entend qu’il y a plus de pédophiles en Occident qu’ailleurs : « c’est dans les pays qui crient les plus fort que les autres qu’ils maltraitent le plus les enfants. Regarde dans ces pays européens super civilisés toutes les histoires d’internats, de sévices, de campings, de pédophilie… »

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Des saillies comme celles-ci, il y en a énormément dans Frivolités. D’aucuns diront que cette Lilian-Thuramisation tranquille d’une ancienne ministre de la République n’est pas récente. Il n’en demeure pas moins que cette obstination pour la réouverture permanente et opportuniste des plaies historiques et la revanche des colonisés est notable. Est-ce une manière de surfer sur le mouvement Black Lives Matter et d’autres luttes mises en exergue par l’actualité ? Tout ceci a au moins le mérite de nous donner une idée précise de ce qui traverse et anime les pensées de l’ancienne serviteur de la République, qui fêtera dans quelques jours ses 71 printemps.

Frivolités de Christiane Taubira, Robert Laffont, 396 p. 21 €