“On ne peut plus montrer le film de manière anodine”

Laurent Callonnec, directeur et programmateur de l’Écran de Saint Denis, revient sur son choix de suspendre la projection des “Amandiers” à la suite des révélations concernant son acteur principal Sofiane Bennacer, mis en examen pour viol.

« À partir d’aujourd’hui, vendredi 25 novembre, les séances du film Les Amandiers sont annulées. » En postant ce message laconique ce matin sur sa page Facebook, Laurent Callonnec, directeur et programmateur de l’Écran de Saint Denis, l’un des cinémas les plus dynamiques de la banlieue parisienne, a voulu « temporiser, (se) donner le temps de la réflexion ». En déplacement au festival Entrevues de Belfort, il tombe des nues, comme beaucoup, à la lecture du « Scandale des Amandiers » en une de Libération. Dans un solide dossier de quatre pages, le quotidien détaille les accusations de viol dont fait l’objet l’acteur principal du film, Sofiane Bennacer, et « l’omerta » qu’auraient mise en place la production et la réalisatrice, Valeria Bruni Tedeschi, afin de protéger le jeune comédien, dont on apprenait incidemment qu’il était le « compagnon » de la cinéaste. Pour Laurent Callonnec, ces révélations ont été « les gouttes d’eau qui ont fait déborder le vase ». Explications.

Pourquoi avoir pris la décision de déprogrammer Les Amandiers de votre cinéma ?
L’idée n’est pas de censurer le film. J’ai d’ailleurs précisé dans mon message initial sur Facebook que je maintenais les deux séances prévues la semaine prochaine et qu’elles seraient suivies d’une discussion avec les spectateurs. Je pense qu’on ne peut plus montrer le film de manière anodine. Qu’on le veuille ou non, il est entré dans le débat public. J’estime que c’est mon rôle, en tant que programmateur et directeur de salle, d’accompagner, de contextualiser. L’Écran de Saint Denis est un cinéma municipal qui a de fait une mission de service public. Les films programmés ne le sont pas pour des raisons commerciales mais en vertu de leurs qualités artistiques, pour ce qu’elles représentent dans le champ culturel ou politique. L’enquête publiée dans Libération décrit une ambiance encore toxique dans le milieu du cinéma, il fallait agir vite. J’ai donc annulé les quatre séances prévues cette semaine pour me laisser le temps de la réflexion. On peut juger ma réaction puérile ou dangereuse mais je l’assume.

Cet épisode vous surprend-il, cinq ans après #MeToo ?
Ce qui me choque le plus, et m’a mis en colère, c’est l’absence de réaction malgré les alertes répétées. J’avoue avoir été abasourdi par cette loi du silence. À aucun moment dans le processus de création du film quelqu’un n’a eu le courage de faire le choix qui aurait dû être fait, c’est-à-dire de renoncer à travailler avec cet acteur connu pour des faits de violence envers ses partenaires. Le film n’aurait pas existé sous sa forme actuelle, sans doute, peut-être n’aurait-il pas existé du tout. Je me retrouve en bout de chaîne, coincé, obligé de programmer un film contraire aux valeurs que je défends dans mon cinéma. Ce n’est pas mon rôle de défendre des films toxiques. Les faits ont été entourés d’une omerta, de bout en bout, de la production à l’exploitation. On aurait dû être alertés des difficultés rencontrées par le film pour pouvoir anticiper sa sortie. D’autant que ce n’est pas la première fois qu’un fait divers entoure la sortie d’un film. Pour Mes frères et moi, en 2021, le distributeur m’avait informé que Judith Chemla, l’actrice principale, était en conflit avec le réalisateur Yohan Manca, qui était également son compagnon et qu’elle accusait de violences conjugales. On avait pu décider de la meilleure façon d’accompagner le film auprès de notre public.

L’histoire du cinéma regorge de films dont les tournages ont posé des problèmes de violence ou de harcèlement sexuel ou psychologique. Faut-il recontextualiser à chaque diffusion ?
Je ne viens pas du pays des Bisounours, je sais que l’élaboration des films reposent sur des rapports de force physiques ou psychologiques, qui traversent également toute la société mais dont le cinéma pourrait représenter une forme d’acmé. Après la période de libération de la parole des femmes qu’on a vécue ces cinq dernières années, on est entré dans une nouvelle ère où les spectateurs doivent choisir les films en connaissance de cause. Quelques jours après la sortie d’un film sur l’affaire Weinstein [She said, de Maria Schrader], je ne pouvais pas laisser à l’affiche Les Amandiers, il faut être cohérent. Chaque fois qu’un film de patrimoine est projeté à L’Écran de Saint Denis, il fait l’objet d’une présentation pour rappeler le contexte de l’époque de sa production. On a plus besoin de parler de cinéma que de simplement le montrer. C’est ma conception du métier d’exploitant.