“On ne peut pas juste refermer la porte et repartir” : comment cette commissaire entend faire collaborer les acteurs de lutte contre les violences intrafamiliales?

En quoi consiste le réseau de lutte contre les violences intrafamiliales que vous avez mis en place?

C’est un réseau qui réunit les différents acteurs qui interviennent sur le sujet. L’idée? Se rencontrer lors de journées ateliers au cours desquelles nous tâchons d’élaborer, par exemple, le “parcours idéal” d’une victime de violences, que cela soit dans la manière de s’adresser à elle, dans les différents recours qui lui sont offerts. Nous nous interrogeons sur nos pratiques. Une personne va-t-elle se reconnaître comme victime? Souvent, elles refusent d’être considérées comme telles. Comment, alors, ne pas stigmatiser?

Pourquoi l’avoir créé?

J’ai travaillé dans des grandes villes auparavant et il y avait des plaquettes d’information disponibles à l’accueil sur les droits aux victimes. Quand j’ai pris mon poste à Saint-Laurent-du-Var, je me suis rendue compte que nous n’avions pas de plaquette. Je me suis dit que ce serait bien d’avoir des partenaires au niveau local, de travailler en réseau avec tous les professionnels concernés par les violences intrafamiliales : les intervenants sociaux, les juristes, les associations extérieures. Une fois, j’ai cherché le numéro du CCAS (Centre communal d’action social) et je ne l’ai pas trouvé. Sur une thématique comme celle des violences intrafamiliales, nous ne pouvons pas travailler en complète autonomie. Il faut que les gens puissent mettre un visage sur les différents collaborateurs susceptibles d’intervenir. Tout va plus vite quand on connaît directement la personne, que l’on peut mettre un nom sur le visage et la fonction. 

Quelle est la spécificité des violences intrafamiliales?

La question des violences intrafamiliales et des violences conjugales est complexe car elle touche l’humain. Nous, en tant que professionnels de police, nous gérons un aspect technique, nous devons constituer un dossier. Une association d’aide aux victimes, elle, travaille sur l’aspect humain. En discutant avec eux, nous pouvons apprendre à utiliser les bons mots pour encourager les victimes à déposer plainte et donner les preuves de ce qu’elles ont subi. Souvent, les dossiers sont classés sans suite car il manque des éléments constitutifs, des preuves matérielles. C’est la justice qui veut ça. Cela ne veut pas dire que les faits n’existent pas, bien sûr. Mais pour une victime, c’est terrible, un dossier classé sans suite, cela équivaut au message “On ne me croit pas”. 

Une prise en charge globale est nécessaire?

Oui, nous avons déjà des dispositifs qui vont déjà dans ce sens. Comme les GPO, les groupes de partenariat opérationnel, qui permettent à la police de travailler avec les partenaires des villes et des quartiers. Par exemple, si vous avez un problème de squat par un groupe dans un hall d’immeuble, nous n’allons pas mobiliser seulement la police mais aussi, le bailleur, les associations qui peuvent permettre une prise en charge de squatteurs, peut-être désoeuvrés… Dans le cas des violences intrafamiliales, il manquait un lien. Or il est indispensable de travailler avec les médecins, les maisons de solidarité départementale, suivre la problématique du début à la fin. Beaucoup d’acteurs sont concernés, ont leur expertise et leur prise en charge. Il manquait un “ciment” entre nous.

Qu’avez-vous concrètement mis en place?

Nous avons organisé deux journées d’atelier. Pour que les acteurs se connaissent déjà puis pour comprendre quels leviers actionner. Si une personne ne veut pas nous parler, à nous, la police, peut-être acceptera-t-elle d’être prise en charge par une association? Des victimes de violence sont venues nous parler, elles nous ont expliqué comment s’adresser à celles qui subissent les violences, pour ne pas les braquer. 

Parler avec les différents acteurs permet de dénouer aussi des points bloquants dans les procédures. Chacun a ses contraintes. Pour ma part, j’ai fait participer les inspecteurs aux formations, également celles en ligne. Tout le monde est sensibilisé aux violences intrafamiliales car nous n’avons pas de personnes dédiées dans mon commissariat. 

Ce sont des petites graines que nous allons semer d’ici et là, comme l’affichage du numéro d’assistance 3919 dans les toilettes à Cap3000 ou Polygone afin que n’importe quelle personne témoin d’une violence puisse être informée. 

Qu’est-ce qui vous anime?

Dans les violences intrafamiliales, il y a une vulnérabilité de la victime. La vie des gens est en jeu. J’ai assisté à des procès qui m’ont marquée. De plus, on connaît la difficulté que les personnes victimes ont à demander de l’aide. Raconter sa tragédie à des inconnus, ça reste quelque chose d’hyper violent. C’est leur monde qui s’écroule, il faut rester humble face à ça. On ne peut pas rester inactif quand on sait aussi qu’il y a des enfants témoins de ces violences. Je me pose la question de savoir ce que deviendront ces citoyens de demain. Pour tout ça, on ne peut pas intervenir puis juste refermer la porte et repartir.