«On doit apprendre de temps en temps de ceux qui cassent les codes»

Éric Toledano et Olivier Nakache assistent au photocall «En thérapie» pendant le Festival Series Mania (à Lille, le 23 mars 2022.) Abaca

Les réalisateurs d’Intouchables (2011) dévoilent Épopée Joyeuse, nouvelle série documentaire sur les Cafés Joyeux, qui emploient des salariés porteurs de handicap mental et cognitif.

«Sans avoir à penser qu’on fait une bonne action, pourquoi ne pas encourager de temps en temps les gens qui ont envie de changer les choses ?». Éric Toledano et Olivier Nakache se lancent dans une nouvelle aventure avec Épopée Joyeuse (1), une série documentaire qu’ils coproduisent (et réalisée par Paul Frère) sur les Cafés Joyeux. Cette chaîne de restaurants imaginée par Yann Bucaille-Lanrezac et implantée dans les grandes villes françaises et à l’étranger a la particularité d’embaucher des salariés porteurs de handicap mental et cognitif. De l’inauguration de l’adresse des Champs-Elysées en présence du couple présidentiel au projet d’ouverture à New York, en passant par la pandémie, les cinéastes ont suivi cette folle aventure, semée d’embûches et pleine d’énergie, qu’ils ont vue comme la «suite logique» de leur film Hors Normes. Sortie en 2019, leur comédie dramatique racontait l’histoire vraie de deux éducateurs (incarnés par Reda Kateb et Vincent Cassel) œuvrant, via leurs associations, dans le monde des enfants et adolescents autistes. Rencontre avec deux philanthropes à part.

L’inclusion au centre du projet

Madame Figaro. – Comment est née cette Épopée Joyeuse?
Éric Toledano. – Yann Bucaille-Lanrezac, le fondateur des Cafés Joyeux, nous a écrit une lettre pour nous proposer de le rencontrer après avoir vu Hors Normes lors d’une projection à l’Assemblée Nationale.
Olivier Nakache. – Dans la dernière salve de promotion du film, nous étions près de l’Opéra et comme un Café Joyeux avait ouvert dans le quartier, nous lui avons proposé de nous y retrouver pour boire un café. Il nous a raconté son aventure, nous avons fait un tour des cuisines et rencontré les équipes sur place, notamment Louis et Abou qu’on découvre dans la série.
E. T.- On avait l’impression d’être à notre place dans ce café, on était bien, les serveurs rigolaient avec nous, une jeune fille est arrivée en disant «deux cafés pour les beaux gosses !», l’ambiance était détendue et on a très vite sympathisé avec les employés.
O.N.- On était bien et puis c’est hyper bon ! Thierry Marx est conseiller sur la cuisine, Sarah Lavoine fait la déco… Tout le monde s’est un peu joint à essayer d’aider Yann et sa femme Lydwine dans cette aventure.

En vidéo, la bande-annonce de Épopée Joyeuse

Créer des modèles

Qui est le fondateur des Cafés Joyeux, Yann Bucaille-Lanrezac ?
E.T.- C’est un passionné et un «soudeur» car il fait partie des gens qui ressoudent un peu la société sans angélisme, sans naïveté et avec les difficultés que cela comporte. Ce que j’ai trouvé formidable dans cette aventure, c’est d’observer Yann transcender les épreuves, notamment celle du Covid qui a entraîné la fermeture des restaurants. J’ai trouvé intéressant de voir comment cette pandémie avait été vécue par des gens pour qui c’est une chance de travailler. On voit bien, dans le documentaire, que pour les salariés des Cafés Joyeux, ces fermetures sont un drame. On le ressent notamment dans la solitude exprimée par certains. Toute l’essence de ce documentaire est de dire qu’en trouvant une place et un travail à tout le monde, on prend en compte la personne parce que c’est à travers le travail qu’on se réalise.
O.N.- Yann est un défricheur qui s’aventure sur des terrains généralement minés. Il met la fragilité au cœur des villes, or c’est peut-être une solution à pas mal de choses d’inclure cette frange de la population en les faisant travailler. Les Cafés Joyeux ne sont pas des associations, ils sont à but lucratif et représentent vraiment un modèle économique.
E.T. – C’est aussi cela qui nous intéressait car un modèle intelligent est a priori repris par d’autres : c’est ce qu’on découvre à la fin du doc avec l’ouverture d’un Café Joyeux à Lisbonne et le projet d’ouvrir aux États-Unis. Ce n’est pas simplement l’histoire d’un gars qui réussit à faire quelque chose, c’est comment son idée peut devenir un modèle. Nous avons vu cette aventure comme la suite logique de notre film Hors Normes (2019) qui s’inspire de l’histoire vraie de David Benhamou et Daoud Tatou, deux éducateurs qui ont un peu transcendé les règles, et créé des modèles qui ont été repris et encouragé là ou l’État faillit parfois. Mettre en lumière ces personnalités pour les faire connaître et les aider à se développer nous intéresse. Et le hasard fait que dans le même mois, nous avons lancé Les rencontres du Papotin sur France 2 (une émission qui reprend l’ADN du journal Le Papotin, dont la rédaction est composée de journalistes, non professionnels, porteurs de trouble du spectre autistique, NDLR).

Café Joyeux QUAD+TEN

Une expérience intime

Quel a été la réaction de Gilles Lellouche, premier invité des Rencontres du Papotin, après son interview ?
O.N.- Cela fait près de 10 ans que nous suivons la rédaction du Papotin et il n’y a pas un invité, nous inclus, qui ne dit pas en sortant : «Je n’ai jamais vécu ça !». Il y a un lâcher-prise qui n’est pas du tout d’ordre dans les interviews mais qui fait du bien, surtout à notre époque où l’on fait attention à tout, à chaque mot prononcé. Après, c’est vrai que cela peut être déstabilisant car on parle de choses intimes.
E.T.- Forcément, Gilles Lellouche a eu l’impression d’avoir lâché quelque chose en parlant de son père et de sa fille mais c’est justement lorsqu’on a l’impression d’avoir un peu perdu le contrôle que c’est intéressant. Comme le dit Olivier, nous vivons à une époque où l’on a envie de tout maîtriser par peur de ce qu’on pourrait dire, et non et de l’impact que cela peut avoir sur les réseaux sociaux. Or notre mantra sur Hors Normes (2019) était : «la marge nous éclaire sur la norme», c’est-à-dire que d’aller dans la marge et de regarder ce qu’il s’y passe peut nous dire à quel point nous sommes normés. On peut parfois être un peu asphyxiés par les règles, les codes et on doit apprendre de temps en temps de ceux qui cassent et traversent les codes. Olivier et moi sommes fous de joie que l’émission soit programmée un samedi par mois à 20h30 sur France 2 et on espère qu’elle durera jusqu’à la fin de l’année. La prochaine invitée des Papotins ? Camille Cottin.

Camille Cottin avec la rédaction du Papotin. Elise LINARES-FTV

De quoi parlera votre prochain film Une année difficile?
E.T.- C’est une comédie qui traite du rapport entre une génération qui a baigné dans le consumérisme et celle qui arrive et qui mise davantage sur le recyclage et le minimalisme. On a essayé de se marrer avec ces deux mondes-là en racontant l’infiltration de deux hommes surendettés dans une association écolo avec, au casting, Jonathan Cohen, Pio Marmaï, Noémie Merlant, Mathieu Amalric, Luàna Bajrami, Grégoire Leprince-Ringuet et toute une troupe de jeunes acteurs et actrices formidables. La sortie du film est prévue en octobre 2023.

Fil rouge

Pensez-vous faire du cinéma pour les mêmes raisons qu’à vos débuts ?
E.T.- Nous étions peut-être plus instinctifs et amoureux du cinéma à nos débuts mais avec le temps, je dirais qu’on se rapproche de nous-mêmes. La chance que nous avons eue c’est que le succès de certains de nos projets nous a offert une liberté inespérée. Cela nous a permis d’explorer des univers plus difficiles sur le papier et de faire éclore des projets comme Samba, En thérapie, Épopée joyeuse, les Papotins
O.N.- Je crois que notre ADN est toujours le même. Lorsqu’on regarde notre premier court-métrage, Les Petits souliers (1999) dans lequel des juifs et des musulmans jouaient au Père Noël, on voit bien qu’il était déjà question de comédie, de collectif et de social.

Quand vous sentez-vous le plus utile dans votre métier ?
E.T.- Utile, je ne sais pas mais la fiction a montré pendant le confinement qu’elle nous aidait à survivre à la réalité. Quand la première saison de En thérapie (2021) est sortie alors que les gens étaient bloqués chez eux, nous avons reçu des messages de téléspectateurs qui nous disaient que la série leur faisait du bien et que certains avaient même l’impression d’être en analyse ! Alors là, oui peut-être, qu’on s’est senti utiles…

Retrouver les salles de cinéma

Envisagez-vous une saison 3 d’En Thérapie ?
E.T.- Pas pour le moment car nous avons envie de retourner au cinéma. Les salles nous manquent et au vu de la baisse de la fréquentation des cinémas, nous voulons participer à l’effort en essayant de faire revenir les spectateurs en salles.
O.N.- On a envie de retrouver le public, de le voir, de l’entendre, et seul le cinéma procure ça.

(1) Épopée Joyeuse, réalisée par Paul Frère, tous les jeudis soir à partir du 22 septembre, en deuxième partie de soirée sur
CANAL+ et disponible sur myCANAL

(2) Les rencontres du Papotin, le 8 octobre à 20h30 sur France 2.

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