Nouria Newman, le kayak dans la peau

Au 19ᵉ Festival du film et du livre d’aventure de La Rochelle, notre journaliste est tombé en admiration devant la jeune kayakiste française, héroïne du documentaire “Wild Waters”, primé par le jury. Le film est en accès libre sur le site de Redbull, son sponsor.

À défaut d’être un aventurier, je voyage par procuration. Les films d’aventure m’ont toujours fait rêver et plusieurs festivals leur sont consacrés. Je n’avais jamais mis les pieds au Fifav, le Festival international du film et du livre d’aventure de La Rochelle, dont la dix-neuvième édition s’est déroulée du 14 au 20 novembre. Pour être un peu raccord, j’avais d’abord envisagé de m’y rendre à vélo depuis Paris, vieille habitude. Une grosse diagonale, deux belles étapes de 200 kilomètres et des brouettes.

Projet sans doute trop ambitieux pour la saison des pluies et des nuits précoces. C’est donc en TGV que je débarquai vendredi 18 novembre à la gare de La Rochelle, ma gare préférée, avec son phare en guise d’horloge et sa façade en pierre couleur écume. Le monument fête cette année son centenaire et se pare pour l’occasion d’un poulpe géant et d’une myriade d’ornements océano-psychédéliques en trois dimensions projetés en boucle, la nuit venue, lors d’un rutilant sons et lumières de LED sous LSD.

Mon passage éclair dans les travées de l’espace Encan, grande et chaleureuse halle avec vue sur les quais et les bassins du port de La Rochelle, m’aura à peine permis d’effleurer la riche programmation du Fifav, qui mêle projections et rencontres avec les auteurs des films et livres sélectionnés par Stéphane Frémond et son équipe. J’y ai passé une première soirée généreusement houblonnée en compagnie du jeune guide de haute montagne annécien Charles Dubouloz et de la réalisatrice Davina Montaz-Rosset, venus présenter leur superbe film, De l’ombre à la lumière, dont j’ai déjà dit grand bien (lire Télérama Sortir n° 3800 du 9 novembre 2022).

Sur la demi-douzaine de films vus lors de notre week-end rochelais, pas grand-chose d’anecdotique et c’est déjà une surprise quand on sait combien il est délicat de transposer une aventure sur pellicule sans l’aseptiser ou la travestir faute de bien maîtriser les codes de la narration. On reviendra plus longuement sur ceux qui le méritent quand ils seront diffusés sur les chaînes ou les plateformes productrices. On pense en particulier à Naïs au pays des loups, de Rémy Masseglia, dans lequel le réalisateur, jeune papa parfait, trimballe sa fillette sur son dos dans les montagnes du Mercantour sur les traces de Canis lupus. Une touchante déclaration d’amour paternel déguisée en documentaire animalier qui devrait logiquement faire l’objet d’une sortie en salles en 2023 dans une version rallongée.

1m60 et l’audace d’une géante

La femme est une aventurière comme les autres. On le sait depuis (au moins) Alexandra David-Néel, mais il est bon de le rappeler tant le patriarcat n’a pas épargné, loin s’en faut, un milieu qui a longtemps eu tendance à confondre esprit aventurier et virilité. Notre nouvelle héroïne a pour nom Nouria Newman. Elle est kayakiste. Elle a 31 ans. Elle vient de Chambéry. Elle mesure 1,60 mètre mais elle a l’audace et le charisme d’une géante. À moins de s’intéresser de près au CK (canoë-kayak), aucune raison d’en avoir entendu parler.

Nouria Newman en Équateur le 17 février 2022.

Nouria Newman en Équateur le 17 février 2022.

Photo Ian Avery-Leaf / Red Bull Content Pool

C’était notre cas et pourtant, depuis qu’on l’a découverte dans Wild Waters, de David Arnaud (doublement primé au Fifav, lire ci-dessous), on ne l’oubliera jamais. Moins pour ses exploits (redoutables) que pour sa personnalité. Son humanité. L’intelligence de ce portrait, réalisé par son sponsor et disponible en accès libre sur le site de Redbull, c’est d’avoir longuement laissé la parole à sa protagoniste, qui possède une franchise et une finesse d’analyse assez rares chez les têtes brûlées de son espèce.

On ne va pas se mentir, les sportifs (on en sait quelque chose) sont souvent de gros bourrins. Les kayakistes n’échappent pas à la règle. Nouria « envoie du gros », comme les garçons, mais la différence, de taille, c’est qu’elle n’en est pas un, de garçon. Et qu’elle a donc son mot à dire sur les obstacles qu’elle a dû franchir (et on ne parle pas de rapides) pour s’imposer au sommet de la discipline, jusqu’à en devenir l’une des meilleures mondiales, tous genres confondus. Impression et statut hors normes confirmés sans la moindre réserve par tous les individus de sexe masculin (père, entraîneur, compétiteurs, condisciples) interviewés dans le documentaire.

Vidéo journal intime

Si la tornade Nouria fait autant de bruit et l’unanimité sur son passage, c’est aussi pour avoir su rester fidèle à ses premières amours : le plaisir (simple) de naviguer sur une rivière sauvage entre amis, passion transmise par son père, rameur amateur. Il fallait oser, définitivement et en pleine gloire, tourner le dos aux podiums et aux médailles, délaisser les slaloms et les rivières en béton pour se lancer dans l’exploration des chutes et des tumultes où l’on risque sa vie à chaque coup de pagaie. En cela, le kayak d’expédition dialogue avec l’alpinisme de haut niveau à bien des égards : il faut composer avec l’imprévisibilité des saisons et l’ingratitude des éléments pour réussir la « première » ou la « répétition » d’un itinéraire mythique. Trouver sa « ligne », tracer sa « voie », glaces ou eaux vives, mêmes combats. Et Nouria Newman est une guerrière.

Son beau discours ne sort pas de nulle part, il s’est nourri de ses expériences, de ses valses nautiques, des joies et des peines qu’une vie à danser au bord du gouffre procure irréductiblement. Qu’elle franchisse pour la première fois les monstrueux bouillons de la Stikine River, en Colombie-Britannique (Canada), qu’elle échappe miraculeusement à la noyade lors d’une expédition de 375 kilomètres en solitaire au Ladakh (Inde), ou qu’elle s’élance à l’assaut du terrifiant rideau de 32 mètres du Salto Pucuno (Équateur) pour y établir le record du monde féminin, trois prouesses aux images fracassantes de beauté, la kayakiste filme en direct avec la mini-caméra fixée sur son casque. Une caméra-stylo qu’elle prend soin de régulièrement retourner vers elle pour lui confier, façon journal intime, vital exutoire, le tourbillon des sentiments que lui inspirent ses pas de deux avec la mort. Assise dans son bateau-cercueil en polyéthylène, Nouria Newman, sirène en sursis, défie les lois de la société et de la physique. Et c’est magnifique.

Palmarès du Festival international du film et du livre d’aventure de La Rochelle 2022
Grand Prix : L’Aventure, de Marianne Chaud
Prix de l’aventure – Nomade Aventure : Wild Waters, de David Arnaud
Prix coup de cœur du jury – Sud-Ouest : Havana Libre, de Corey McLean
Prix spécial environnement – Léa Nature : Naïs au pays des loups, de Rémy Masseglia
Prix spécial montagne – Alpine Mag : De l’ombre à la lumière, de Davina et Sébastien Montaz-Rosset
Grand prix du public – La Boulangère Bio : Ora, de Michel Garcia, et L’Aventure, de Marianne Chaud (ex aequo)
Prix de l’aventurière – La Boulangère Bio : Exposure, de Holly Moris
Prix Ushuaïa TV : Lumdo Kolola, de Nicolas Alliot
Prix Regards de collégien : Wild Waters, de David Arnaud