Notre interview d’Emma Thompson : « Le plaisir est une chose merveilleuse »

C’est un rôle sensationnel, qui a été écrit pour elle. Audacieux, à l’évidence, parce que pour la première fois de sa carrière, à l’âge de 63 ans, Emma Thompson se met à nu, littéralement, entièrement, devant la caméra. Mais pas seulement. Huis clos sensuel dans une chambre d’hôtel, « Mes rendez-vous avec Léo » déborde d’humour, de délicatesse, ainsi que de questions actuelles. S’y déroule la rencontre inattendue entre Nancy Stokes, veuve, professeure à la retraite, et Léo Grande, jeune homme prostitué, ravi de monnayer quelques heures de plaisir à quiconque le désire. Tout les oppose. Elle est coincée, « stuck-up » comme disent les Anglais, désespérée après un long mariage où elle n’a jamais pris son pied. Lui est libre, décomplexé, enchaînant les clients avec l’insouciance d’un garçon ayant la vie devant soi. Pourtant ils se comprennent et s’apprivoisent, l’un dévoilant les failles de l’autre, à l’abri des regards d’une société régentée par les lois du sexe. Emma Thompson, l’une des rares actrices multi-oscarisées (un oscar du meilleur rôle, pour « Retour à Howards End », un autre pour la meilleure adaptation, celle du roman de Jane Austen « Raison et sentiments ») est également, depuis l’adolescence, une féministe convaincue et combattante. Engagement réaffirmé à travers ce projet, où se dénouent nos angoisses, nos contradictions et nos fantasmes face au plaisir. En jouant une femme qui s’en est privée toute sa vie, elle évoque ici le droit pour toutes d’y avoir accès, sans concession. Rencontre avec une actrice unique.                

ELLE. Vous incarnez Nancy Stokes, qui, à 50 ans passés, n’a jamais eu d’orgasme et s’autorise enfin à explorer sa sexualité en s’offrant les services de Léo Grande, un jeune prostitué. Une histoire qui touche toutes les générations. Est-ce cela qui vous a convaincue d’accepter ce rôle ?                

EMMA THOMPSON. Absolument. Ça a été décisif. Vous savez, l’un des problèmes avec le capitalisme, c’est que c’est un système qui, en deux cents ans, a réussi à nous convaincre que nous étions séparés les uns des autres. Les jeunes croient qu’ils n’ont rien en commun avec les vieux, ou qu’ils ne peuvent pas être compris par les gens d’âge mûr. Or, ce n’est pas une manière intéressante d’envisager la condition humaine. En réalité, tous les âges sont liés. Tourner « Mes rendez-vous avec Léo » m’a offert la possibilité extraordinaire de collaborer, de discuter avec des personnes de tous les âges. Pour moi, cette expérience a été une révélation.                

ELLE. Expliquez-nous pourquoi ?                

E.T. Notre culture nous pousse à être constamment insatisfaits et nous vend des tas de produits censés nous rendre meilleurs, plus heureux. Léo, lui, vend une forme de confiance en soi. Il encourage ses clients, qui ont des besoins et des attentes très variés, à lâcher prise, mais aussi à se défaire des jugements portés sur les autres et leur sexualité. J’aime que le film s’empare de ces préjugés à travers l’histoire d’une personne terriblement ordinaire qui se pose simplement cette question : « Ai-je le droit de ressentir du plaisir ? »

ELLE. Votre personnage montre aussi comment les femmes, entre elles, peuvent être particulièrement cruelles…            

E.T. C’est vrai que Nancy représente un type de femme terrible, participant au patriarcat. Elle a été professeure d’éducation religieuse, a eu des mots affreux envers les filles qui étaient ses élèves, sans forcément mesurer leur impact. Nous pouvons toutes nous y reconnaître. Lorsqu’une insulte ou une injure sexiste est prononcée par une femme, elle est d’autant plus malfaisante qu’elle vient de quelqu’un qui comprend notre expérience, qui la vit, qui est de notre côté de la barrière. Grâce à Léo, Nancy prend conscience de cela, mais également d’un fait très important : le plaisir est une chose merveilleuse et tout le monde devrait y avoir accès !               

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©Nick Haddow 

ELLE. Nancy et Léo, chacun à leur façon, portent une honte vis-à-vis du sexe. Comment percevez-vous l’oppression que la religion exerce sur notre liberté et notre désir ?               

E.T. Je la trouve inacceptable et révoltante, à tous les niveaux. Partout à travers le monde, le même genre de leaders religieux exercent un contrôle abominable sur les corps des femmes. Aucune excuse ne saurait justifier ou légitimer leurs actions. Les faits sont clairs, choquants, ils se déroulent sous nos yeux. Regardez la répression terrible qui a lieu en Iran ou les décisions désastreuses prises aux États-Unis. Nous vivons une époque où les droits des femmes sont systématiquement remis en cause. Pendant longtemps, ils n’ont pas été reconnus, nous nous sommes battues pour qu’ils le deviennent, et maintenant on essaie de nous les confisquer. Le plus important, c’est de ne pas se laisser décourager. Dans la vie, il y aura toujours des revers. On doit les reconnaître, en parler, ne rien lâcher et continuer à se battre !              

ELLE. Vous arrive-t-il, malgré tout, de perdre espoir ?               

E.T. C’est une lutte constante. Il y a des jours où, en effet, je suis épuisée et je me demande si ça vaut le coup de persévérer. Mais j’ai toujours en tête les mots d’une de mes grandes amies, malheureusement morte aujourd’hui, qui a été mon mentor. Elle m’avait dit : « Si la route est longue et fatigante, c’est parce qu’à chaque génération il faut recommencer. Chaque génération doit redéfinir le féminisme, se l’approprier, répéter, encore et encore, les mêmes choses, pour qu’elles soient entendues. » N’oublions pas que le patriarcat s’infiltre dans toutes les strates de la société, accable toutes les minorités. En tant que féministe radicale, j’observe comment les femmes vivent à travers le monde, je m’efforce d’ouvrir le champ le plus largement possible. J’ai eu la chance de me rendre dans de très nombreux pays, d’y forger des amitiés fortes. Quand je parle avec mes amies, qui, par exemple, habitent en Éthiopie ou au Liberia, je me rends compte qu’elles évoluent dans des cultures impressionnantes, si différentes de la mienne. Il n’empêche que toutes arrivent à se retrouver dans l’expérience de Nancy.                                                                                      

ELLE. Est-ce aussi parce que le film sort au moment où, partout, on célèbre l’anniversaire du mouvement #MeToo ?                

E.T. Sans MeToo cette histoire n’aurait pas été racontée de la même manière. Elle n’aurait pas non plus fait écho chez autant de personnes. En lançant un débat sur ce qui est permis et ce qui ne l’est pas, MeToo a fait émerger un tout nouveau monde artistique, empli de questions et de défis, désormais ouvert à tous. J’attribue cela aux femmes incroyablement courageuses qui ont pris part à ce mouvement essentiel. J’éprouve pour elles une grande reconnaissance. Sans elles, sans doute n’aurais-je pas joué ce rôle. Je le leur dois.               

ELLE. Cette révolution est née dans le cinéma. Avez-vous été témoin de changements positifs depuis ?                

E.T. MeToo a cinq ans. Ce qui, en temps réel, équivaut à trente secondes. Ça prend un temps fou de transformer les mentalités, de définir une nouvelle normalité. Depuis sa création, l’industrie cinématographique reposait sur la norme suivante : les femmes sont utilisées de toutes les manières imaginables, par tous les moyens possibles. Et ne vous y trompez pas ! Elles le sont encore aujourd’hui, comme dans d’autres domaines professionnels. Ça serait une erreur de croire que notre travail est terminé. Il y a beaucoup de choses à changer. Nous sommes encore enfermées dans certains stéréotypes. À cet égard, « Mes rendez-vous avec Léo » a été un projet particulièrement enthousiasmant. C’est un film indépendant, écrit par une femme jeune pour une femme plus âgée. Nous sommes toutes dans le même bateau, ne l’oublions pas. Notre mouvement repose sur de nouvelles alliances. Une femme peut rédiger un scénario pour une autre, qui sera ensuite réalisé par une autre, puis diffusé. Mais lorsque les spectateurs vont voir le film, ils ne se disent pas qu’il décrit ce que c’est d’être femme. Il montre ce que c’est d’être humain, tout simplement.

                                          

« Mes rendez-vous avec Léo », de Sophie Hyde. En salle le 30 novembre.