« Mon métier, c’est de tout jouer »

Il est heureux de souffler un peu, en « pause » provisoire de son tournage avec Nicolas Bedos. Ce qui ne l’empêche pas de nous recevoir dès 9 heures du matin dans un palace parisien, tout sourire et frais comme un gardon. « Quand on a de jeunes enfants, on vit à leur rythme et on est sur le pont très tôt. Ça maintient en forme ! » Le comédien au sourire toujours carnassier, qui a fêté ses 50 ans dont vingt au cinéma, met toute son énergie pour défendre Novembre
 dans lequel il incarne un des policiers qui ont traqué pendant cinq jours les terroristes du Bataclan.

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Un rôle où il fait preuve d’une raideur qui étonne mais lui va bien, un film choral pour lequel il a aimé se frotter « à une génération de jeunes acteurs qui en veut ». Surtout, une nouvelle façon de brouiller les pistes pour un comédien qui veut continuer à faire des grands écarts et ne pas être là où on l’attend.

Le cinéma français s’empare rarement d’un événement récent de son histoire. C’est ce pari risqué qui vous a motivé ?
On a tendance à ne pas vouloir regarder, mais on s’américanise et on commence à avoir une petite mémoire. Je pense que c’est une bonne chose de se souvenir, au moins pour les familles des victimes, que ce soir du 13 novembre 2015, 130 ​personnes de diverses obédiences et nationalités se sont fait assassiner. Cédric Jimenez a voulu raconter les cinq jours de traque des terroristes, il n’a jamais été question qu’on reconstitue l’attaque du Bataclan, de telles scènes auraient été obscènes. En mettant en valeur le collectif, Novembre s’impose comme un film citoyen qui montre comment un pays et des services de police qu’on ne connaît pas ont réussi à réagir rapidement face au chaos et à la sidération.​

Vous incarnez un vrai responsable de la sous-direction de l’antiterrorisme. Comment vous êtes-vous préparé pour le rôle ?
L’homme que je joue est venu sur le tournage, mais il est resté dans son coin. Je n’ai pas cherché à connaître sa vie, ce sont ses méthodes qui m’intéressaient. Des policiers nous ont raconté ce qu’ils avaient le droit de nous dire, j’ai lu des reportages dans la presse, je me suis rendu au Raid à Bièvres et à la BRI dont je suis le parrain depuis la mort de Jean-Paul Belmondo, je me suis mis en bouche leur vocabulaire et leurs expressions… Une façon de s’équiper pour donner l’illusion qu’on est flic depuis vingt ans ! Ces gens-là ne sont pas de grands expansifs, ils sont très investis et concentrés, ils ont des chemises et des trousses de toilette dans leur bureau pour partir dans la seconde. Ils sont d’abord dans leur fonction, ce qui a exigé de moi une autorité froide et des colères sèches.

Notre histoire commune, il faut la respecter en restant dans une certaine dignité

Une performance difficile ?
Non car à 50 ans, j’ai l’âge de ces émotions : l’impression de chaos, le travail acharné, l’isolement aussi parfois, je connais. Et puis on puise dans ce qu’on a vu chez ses parents, dans ce qu’on aime de soi, dans ce qu’on n’a pas assez travaillé… Pour ce genre de film, il ne faut pas chercher à psychologiser ou héroïser : on a la responsabilité de se mettre au service d’un événement qui est plus grand que nous, c’est un devoir de mémoire. Notre histoire commune, il faut la respecter en restant dans une certaine dignité.

Passer du loufoque OSS 117 à un flic très sérieux, c’est ce qui fait le plaisir de l’acteur ?
J’ai la chance qu’on me laisse jongler avec les registres depuis vingt ans. Après Brice de Nice, j’ai tourné Le Convoyeur, puis j’ai alterné OSS 117 et Un balcon sur la mer, Le Bruit des glaçons et I Feel Good, Le Daim et J’accuse… J’ai toujours fait ça : multiplier les variations autour du crétin, le beau, le profond ou l’insupportable, et porter des histoires importantes comme ­J’accuse, La French et Novembre car elles parlent de mon pays, mais de moi aussi. Le samedi soir, j’adore être complètement débile et me pendre au lustre, puis le dimanche me retrouver face à mes zones d’ombre. Je n’ai pas tout le temps envie de rire devant la caméra : parfois, je suis même très heureux d’être malheureux.

Avez-vous dû batailler pour ne pas être cantonné dans un registre ?
J’ai très vite voulu décoller les étiquettes et brouiller les pistes. Parce que je ne veux pas faire le même film toute ma vie. Après le succès de Brice de Nice, je n’ai pas eu envie de m’embarquer tout de suite dans une suite, j’ai osé 99 Francs pour m’aventurer dans une nouvelle direction. Ce court-circuit m’a plu : pas par posture, mais parce que j’avais besoin et envie d’apprendre mon métier. Ça part de carences : comme je n’ai pas pris de cours de théâtre, je dois trouver les bons metteurs en scène et les bons sujets pour progresser. Faire le comique n’a jamais été à mes yeux un emploi : mon métier, c’est de tout jouer.

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Cela oblige-t-il à dire souvent non ?
Oui ! Mais mes refus, je les assume : accessoirement, j’ai une vie de famille, et l’idée n’est pas d’être seulement un acteur car je crois que je deviendrais fou ! Surtout, je suis incapable de me glisser dans trois ou quatre rôles la même année : j’ai besoin de retourner dans ma vie pour me reposer des questions et trouver de quoi nourrir mes futurs personnages. Et puis c’est sain de s’écarter du milieu du cinéma : on ne peut jamais totalement croire ce qui s’y dit de nous…

En quoi avez-vous le sentiment d’être devenu un meilleur acteur ?
Au regard de mes premiers films, je me félicite d’une petite progression : j’observe une plus grande confiance dans le regard, une certaine qualité des silences… J’ai eu la chance de travailler avec Michel ­Duchaussoy et Jean-Paul Belmondo, de voir Jean-Pierre Marielle au théâtre et j’ai été bluffé par la gestion des mots et des tempos de ces vieux monstres du cinéma, leur façon de claquer la syllabe, un truc qui s’obtient seulement avec le temps. La notoriété aussi fait du bien, elle permet de se sentir un peu rassuré. Et puis je choisis des films qui obligent à se dépasser : quand vous acceptez un J’accuse, il faut s’accrocher, c’est une partition minérale qui exige d’être droit.

Plus de vingt ans après Un gars, une fille, vous tournez Alphonse, une série écrite et réalisée pour Amazon Prime par Nicolas Bedos…
On peut difficilement comparer : avec Un gars, une fille, on était dans un programme quotidien de six minutes avec un long plan-séquence dans une cuisine ou une salle de bains ; Alphonse, lui, a été plutôt créé comme un long film. La temporalité de la série convient très bien à Nicolas Bedos car elle permet de développer plusieurs psychologies par personnage et de mélanger les émotions. D’autant que j’y interprète un homme assez éteint qui sort progressivement de sa chrysalide. Nicolas est heureux de me montrer comme on me voit rarement : très à l’os, sans artifice, avec une grande vulnérabilité le temps d’une histoire de désirs et de fantasmes inassouvis portée par des protagonistes assez truculents.

Il faut arrêter de craindre le tweet de l’autre et oser faire preuve d’imagination

Vous assumez de collaborer à votre tour avec les plateformes de streaming ?
On n’a plus vraiment le choix. Je ne peux pas dire que je suis contre les séries car j’en viens, et je ne conçois pas non plus d’arrêter de travailler pour le grand écran. Je ne veux pas opposer les deux, qui sont des façons différentes de consommer des films : il faut plutôt trouver comment les faire coexister. Je veux croire qu’on aura toujours envie de partager ensemble des émotions dans une salle obscure, mais le cinéma doit aujourd’hui se poser des questions et trouver des solutions pour se réinventer : pourquoi pas une très belle salle dans Paris qui proposerait un film ou un bel événement capable de faire le plein, plutôt que sept films dans sept salles qui rassemblent moins de spectateurs ?​

Vous pensez avoir eu de la chance ?
Oui, mais je l’ai toujours déclenchée : je n’ai jamais voulu attendre qu’on m’appelle. Je n’ai jamais touché 1 franc de l’intermittence, j’ai fait ce qu’il fallait pour travailler immédiatement, au café-théâtre puis à la télé. C’est ce que je répète aux jeunes qui se lancent : « Si tu aimes jouer, alors joue n’importe où : au cabaret, dans la rue, sur ­Internet… À toi de te débrouiller pour que ça bouge ! » Il faut arrêter de craindre le tweet de l’autre et oser faire preuve d’imagination. Moi, je me suis toujours dit : « J’ai une vie, personne ne me la gâchera. » Alors j’essaie de faire les choses au mieux en me faisant plaisir. Quitte à me tromper…

J’aime bien jouer dans ma langue et les meilleurs rôles sont en France

Ça vous est souvent arrivé ?
Comme tout le monde. Au début, on parle un peu trop vite, parfois comme un autre car on essaie de plaire à tout le monde. C’est en ­cheminant qu’on comprend qu’on doit simplement être soi. Aujourd’hui, je me sens plus centré, j’ai compris qu’on ne fait rien de mieux que l’honnêteté : cela évite la colère, l’amertume et la fausse modestie. Maintenant, je dois tenir sur la longueur, faire les bons choix et continuer à aimer mon métier.

Vous avez toujours un agent aux États-Unis ?
Oui, il est très sympa et on ­s’entend bien : il voit bien que je n’en ai rien à foutre d’une ­carrière à Hollywood, alors il me laisse ­tranquille ! Ce n’est pas de ­l’american bashing, mais j’aime bien jouer dans ma langue et les meilleurs rôles sont en France. Je peux faire une petite amitié comme avec George ­Clooney pour Monument Men car c’est exotique mais je suis ­foncièrement d’ici et pas de là-bas.

Comment vous voyez-vous dans dix ans ?
J’imagine tourner encore un Brice de Nice : j’apprends le surf depuis deux ans et il va bien me falloir encore presque une décennie pour réussir à glisser sur les vagues ! Un proverbe berbère dit : « Quand tu ne sais pas où tu vas, regarde d’où tu viens. » Je viens de Brice de Nice et je continue vers Brice de Nice : ce film est un bon moyen de tirer la chasse et montrer au public que je ne change pas de cap. L’idée de jouer un vieux Niçois totalement fardé sur sa planche face à une mer d’huile me réjouit : ce n’est pas très sérieux, mais je le ferai très ­sérieusement.