Marie Trintignant, le féminicide originel

Elle aurait fêté ses 61 ans le 21 janvier prochain. Marie Trintignant a été battue à mort dans la nuit du 26 au 27 juillet 2003 par Bertrand Cantat, son compagnon depuis environ un an. Lui est alors la vedette du groupe de rock Noir Désir. Elle, fille prodige d’une lignée de cinéastes, révélée à la fin des années 80 par sa prestation dans « Une affaire de femmes » de Claude Chabrol. Il l’avait rejointe en Lituanie, à Vilnius, où elle était en tournage, quand il l’a tuée dans sa chambre d’hôtel. Les médecins légistes ont répertorié une vingtaine de coups, de « multiples lésions traumatiques de la face », des traces de lutte sur le corps, un nez cassé et des lésions cérébrales « équivalentes à un syndrome du bébé secoué ». Bertrand Cantat a laissé agoniser Marie Trintignant pendant plusieurs heures, seule dans son lit, sans jamais appeler les secours. Le meurtrier a plutôt composé le numéro de Samuel Benchetrit, l’ex-époux, père du benjamin de Marie Trintignant. À 2000 kilomètres de distance, le réalisateur parisien avait décroché en pleine nuit. 

« Elle est où Marie? », s’enquiert-il alors, selon son récit.2

« Dans la chambre, elle dort », lui aurait répondu Cantat. « On s’est beaucoup engueulés ce soir » Il avoue l’avoir giflée, « pour la calmer », se dédouane t-il, parce qu’elle l’aurait « attaquée »

« Va voir si elle va bien », lui ordonne Samuel Benchetrit. Il décrit : « J’entends qu’il se penche. J’entends qu’il prononce ton prénom. Doucement. Et puis le mien. Il dit Samuel. Marie, c’est Samuel. Je crois entendre ton souffle. » Il suggère à Cantat d’appeler le frère de la comédienne, Vincent, lui aussi en Lituanie. Au petit matin, ce dernier découvre sa sœur gisant dans son lit, un filet de sang au coin de la bouche. Marie Trintignant est rapatriée, dans le coma, pour être hospitalisée à Neuilly-sur-Seine. Elle y décède, d’un œdème cérébral,  le 1er août 2003, laissant derrière elle quatre fils orphelins de mère.

Un traitement médiatique qui déresponsabilise le meurtrier

« C’est un meurtre très particulier parce que la violence conjugale prend pour la première fois le visage de deux personnes très célèbres », analyse l’écrivaine féministe Florence Montreynaud, qui avait assisté aux funérailles de l’actrice, le 6 août, au cimetière du Père Lachaise. Chaque année, depuis, avec d’autres membres de son réseau Encore féministes !, elle fleurit la tombe de la défunte, dans une cérémonie commémorative. « J’avais été effarée par le traitement médiatique qui, tout de suite, évoquait un drame, un crime passionnel et parfois même un accident. Il n’y avait pas un mot pour cette femme fauchée en plein talent. »

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À cette époque, Paris Match affiche l’actrice en couverture et titre : « Victime de la passion » et « Ils s’aimaient à la folie ». Dans Rock & Folk, on évoque un « quiproquo de la passion ». Et dans un journal comme Libération, un intellectuel racontait : « J’en suis sûr, Bertrand Cantat ne cherchait pas la mise à mort. Il cherchait à se faire aimer davantage. »

L’empathie est réservée au meurtrier. La misogynie, à sa victime. « Le passé amoureux de Marie Trintignant est disséqué, quatre enfants de quatre hommes différents, analysé, jugé tumultueux », observe la psychologue Amélie Gallois dans « On tue une femme », ouvrage de référence sur les féminicides, publié par un collectif de chercheurs en 20193. « Comme pour mieux expliquer le passage à l’acte d’un homme à qui l’on semble enlever toute responsabilité. Comme pour mieux révéler l’humanité de celui qui a enlevé la vie de celle qu’il disait aimer. »

Dans ce naufrage médiatique, le magazine ELLE se distingue, sous la plume exemplaire de Valérie Toranian, alors directrice de la rédaction. « Marie Trintignant n’est pas morte victime de l’amour et de la passion. C’est un habillage insupportable de la réalité », dénonce l’éditorialiste. « C’est une femme rouée de coups parce qu’un homme, aux prises avec ses démons, ne peut résoudre son tourment que dans la violence (…) pas de brevet d’amour pour les rogneurs. L’amour transcende et bouleverse les cœurs. L’amour reste ce que nous avons de meilleur à proposer. Pas le pire. » Mona Chollet cite cet extrait dans son essai « Réinventer l’amour » et commente : « Ces mots étaient ceux qu’on cherchait  en vain sous la plume des personnalités et des journalistes de gauche, trop occupés à tresser des lauriers à leur pote rimbaldien et altermondialiste. »

La longue reconnaissance des féminicides

C’était il y a vingt ans, le temps d’une génération, mais, en matière de lutte contre les violences conjugales, les années comptent pour des siècles tellement la France revient de loin. En 2003, quand Bertrand Cantat tue Marie Trintignant, la toute première enquête nationale nationale sur les violences envers les femmes (Enveff), orchestré par des chercheuses de l’Ined, vient juste de paraître. 9,5 % des femmes âgées de 20 à 59 ans, ayant eu une relation de couple au cours des 12 derniers mois, disent avoir subi du harcèlement moral ou des insultes répétées, du chantage affectif, ou des violences physiques ou sexuelles. Le 9 août, quelques jours après le meurtre, Le Monde relaie ce rapport Enveff : « Contrairement aux idées reçues, la violence conjugale ne se limite pas aux foyers défavorisés. Elle touche tous les milieux sociaux, y compris les plus aisés et les plus cultivés », lit-on dans le quotidien. Marie Trintignant devient le visage médiatique de cette réalité. Ce féminicide s’inscrit dans un moment charnière du processus de politisation de ces sévices machistes.

Trois ans après, en 2006, le ministère de l’Intérieur diffuse le premier « rapport sur les morts violentes au sein du couple », la source du slogan « Une femme est tuée les trois par son (ex)-conjoint ». Le concept de féminicide ne surgit que bien des années plus tard dans le débat public tricolore. Il fera son entrée dans le dictionnaire en 2014, jusqu’à être élu « mot de l’année » en 2019 par Le Petit Robert. La mécanique de ces crimes est depuis bien documentée. « La principale motivation (…) est la possession de la compagne associée à la jalousie, bien souvent excessive, dans un contexte de séparation ou de désir d’indépendance de la victime », énumère la médecin légiste Alexia Delbreuil, dans « On tue une femme ». 

Bertrand Cantat, l’impossible rédemption ? 

Dans le cas de Bertrand Cantat, un SMS aurait été le déclencheur du passage à l’acte létal. Marie Trintignant avait reçu ce message de Samuel Benchetrit : « Je t’embrasse ma petite Janis », un surnom affectueux. Ce soir-là, par téléphone, Cantat aurait asséné à l’ex-mari : « Vous vous appelez dans mon dos? C’est ça? (…) Vous vous moquez de moi. (…) J’ai quitté ma femme enceinte. Mon deuxième enfant. J’ai tout arrêté. Plus de nouvelles. Rien. Juste de l’organisation. Les enfants et basta. Je lui ai dit de ne plus m’appeler. Mais pourquoi je ferais ça si vous continuez à vous parler. Tu peux me dire? »

Le bourreau se retranche déjà derrière une posture victimaire. Cette inversion de la culpabilité est classique des situations de violences conjugales. « Elle est devenue très agressive, très hystérique », se défend-t-il en audition, face à la justice lituanienne, trois semaines après le meurtre. « C’est dur en plus pour moi » ose-t-il soupirer. Dans le déni, le chanteur évoque d’abord la thèse d’une chute accidentelle, réfutée par le rapport d’autopsie. Le musicien sera condamné à 8 ans de prison. Il sortira au bout de quatre ans grâce aux remises de peine.

Bertrand Cantat a peut-être payé sa dette en tant que justiciable, mais il ne l’a très certainement pas encore soldé en tant que personnalité publique. En octobre 2017, #MeToo déferle dans le monde, en réaction aux enquêtes du New York Times et du New Yorker sur l’affaire Weinstein, ce puissant producteur de cinéma accusé de viol et d’agressions sexuelles par des actrices. Au même moment, en France, la revue culturelle Les Inrocks fait pourtant le choix d’afficher en Une le visage de l’ex-star de Noir Désir, à l’occasion de la sortie d’un album solo. Cheveux ébouriffés, barbe de plusieurs jours, le regard perdu… Le portrait emprunte aux codes esthétiques du romantisme. Le fond de l’entretien s’avère tout aussi problématique. Marie Trintignant n’est citée nulle part. Comme si de rien n’était. Aucune question non plus sur les conditions du suicide de Krisztina Rády, la mère de ses deux enfants, une interprète d’origine hongroise, qui avait laissé quelques mois auparavant un message d’alerte à ses parents. Elle avait 41 ans, le même âge que Marie Trintignant, au moment de son décès. Le journaliste lance malgré tout une perche : « Si le Bertrand Cantat de 2017 pouvait donner des conseils à celui de 1987, il lui dirait quoi ? » L’artiste réplique : « Je lui conseillerais d’être opiniâtre (…) de ne pas tout prendre à ce point à cœur. » 

Se pencher aujourd’hui sur l’affaire Cantat, c’est s’interroger sur le devenir des bourreaux. Peuvent-ils changer? Comment les réintégrer? Que signifie, quand on est coupable d’un meurtre, d’avoir payé sa dette? L’enjeu est d’autant plus saillant que Bertrand Cantat est un auteur de violences conjugales mais aussi un véritable auteur, parolier et compositeur. Il sait manier les mots, créer du sens et provoquer des émotions. Par son mutisme, le chanteur rappelle, de la plus cruelle des manières, que les violences faites aux femmes sont avant tout une affaire d’hommes. Nadine Trintignant, la mère de la victime, a déjà prévenu : « Je ne pardonnerai jamais. »

1. « Nos absentes. À l’origine des féminicides », parution le 13 janvier 2023 aux éditions du Seuil.2. « Une nuit avec ma femme », Samuel Benchetrit, Plon, 2016.3. « On tue une femme. Le féminicide. Histoire et actualité », co-dirigé par Lydie Bodiou, Frédéric Chauvaud, Ludovic Gaussot, Marie-José Grihom, Laurie Laufer, Hermann, 2019.