Maestros et chefs d’orchestre à l’honneur au cinéma

En quelques mois, pas moins de cinq films consacrés à la figure fascinante et méconnue du maestro vont voir le jour. Des biopics, comme ceux consacrés à Leonard Bernstein, Sergiu Celibidache et Zahia Ziouani, ou des fictions, à l’image de Tár, interprété par la magnétique Cate Blanchett, qui sort cette semaine.

Le plus mahlérien : Tár, de Todd Field

De master classes en conférences, Cate Blanchett incarne Lydia Tár, une cheffe avant-gardiste qui brille sur toutes les scènes, sûre de son génie, et s’apprête à conclure un cycle dédié au compositeur viennois avec l’interprétation de sa Cinquième symphonie. Très impliquée, elle vit à Berlin avec sa compagne – qui est premier violon de l’orchestre qu’elle dirige –, et a créé une fondation permettant de faire éclore des talents féminins dans ce milieu très masculin. Pourtant, la belle mécanique finit par se dérégler. “Comme beaucoup de gens jouissant d’une certaine autorité, Lydia Tár est une énigme, analyse Cate Blanchett. Toute la difficulté pour moi était de trouver des moments où les spectateurs pourraient s’identifier à ce qu’elle vivait, car on a affaire à une personne qui ne se connaît pas elle-même.” De fait, en s’éloignant imperceptiblement des règles d’exemplarité qu’elle attend des autres, Tár perçoit trop tard que le monde se retourne contre elle. Après une scène d’anthologie dans laquelle elle remet à sa place un jeune apprenti refusant de diriger une œuvre de Bach, qualifié “d’homme cisgenre et manquant de respect aux femmes, devenu le père d’une vingtaine d’enfants”, selon les mots de l’étudiant, une spirale négative engloutit littéralement la musicienne. Le film de Todd Field décrit avec une précision vertigineuse ce monde de l’excellence musicale et la vie sans attaches de ceux qui la pratiquent. Dans ce rôle d’artiste que l’on croit dévorée par son époque avant de comprendre que son mensonge sur ses origines l’empêche d’accéder à une forme ultime de sincérité, Cate Blanchett est stratosphérique. Le film tire aussi sa vraisemblance des noms connus qui fusent dans les conversations. Michael Tilson Thomas, Wilhelm Furtwängler, Herbert von Karajan, Leonard Bernstein, Daniel Barenboim ou encore la violoncelliste Jacqueline du Pré. Une plongée stupéfiante dans l’atmosphère mondaine et parfois étrangement clinique de ce milieu.

Tár, de Todd Field, en salle le 25 janvier 2023.

Le plus hollywoodien : Maestro, de et avec Bradley Cooper

Jamie Bernstein, la fille aînée du chef d’orchestre et compositeur de West Side Story, nous l’avait elle-même révélé l’an passé : le biopic que consacre Bradley Cooper à Leonard Bernstein sera en partie tourné dans sa résidence de Fairfield, Connecticut, où le maestro passait tout son temps en famille. Le cinéaste – stupéfiant de ressemblance avec Bernstein sur les premières images du tournage – devrait nous plonger dans l’intimité du musicien qui entretenait une double vie, comme l’a évoqué Jamie Bernstein dans sa bouleversante autobiographie Famous Father Girl. Marié à l’actrice Felicia Montealegre et père de trois enfants, il lui arrivait aussi de tomber amoureux de ses collaborateurs. À découvrir prochainement sur Netflix.

Carey Mulligan incarne Felicia Montealegre au côté de Bradley Cooper (Leonard Bernstein) dans le film Maestro.
Carey Mulligan incarne Felicia Montealegre au côté de Bradley Cooper (Leonard Bernstein) dans le film Maestro. © Jason McDonald/Netflix

 

Le plus familial : The Yellow Tie, de Serge Ioan Celebidachi

Attention, événement en vue. John Malkovich et Rupert Friend incarneront Sergiu Celibidache à deux âges différents dans ce biopic réalisé par le fils du chef en personne. Malgré ce lien de famille, point d’hagiographie en vue, puisque le cinéaste n’entend pas occulter la personnalité complexe du maestro, tantôt loué pour son génie, tantôt considéré comme lunatique, et toujours misogyne. Un mystère de plus au crédit de l’homme qui vénérait la musique d’Anton Bruckner et qui ne goûtait guère l’exercice de l’enregistrement discographique. “Je suis ravi et honoré d’avoir l’opportunité de jouer Sergiu Celibidache, s’est enthousiasmé John Malkovich. Un talent unique et singulier, considéré comme l’un des grands visionnaires de la musique classique du siècle dernier. Le jouer dans ses dernières années sera un voyage stimulant et fascinant.”

Le chef d’orchestre roumain Sergiu Celibidache ici lors de répétitions avec l'Orchestre philharmonique de Munich en janvier 1996.
Le chef d’orchestre roumain Sergiu Celibidache ici lors de répétitions avec l’Orchestre philharmonique de Munich en janvier 1996. © Stephan Jansen/picture alliance via Getty Images

Le plus social : Divertimento, de Marie-Castille Mention-Schaar

Dans cet autre film sorti ce 25 janvier 2023, la cinéaste retrace l’histoire vraie de Zahia Ziouani et de sa sœur Fettouma qui, issues d’un milieu modeste, ont fini par embrasser les carrières de chef d’orchestre et de violoncelliste et par créer l’ensemble Divertimento, basé à Stains en Seine-Saint-Denis. Marie-Castille Mention-Schaar capte avec brio cette force de caractère qui leur permet de surmonter toutes les épreuves. Quant aux actrices Oulaya Amamra et Lina El Arabi, elles restituent parfaitement l’enthousiasme des deux protagonistes. Il leur faut portant endurer les humiliations subies au très snob lycée Racine où elles ont été admises pour parvenir à se faire accepter dans ce sérail socialement très homogène. Le film est traversé de moments de grâce, à l’image de la rencontre de Zahia et Fettouma avec le légendaire Sergiu Celibidache qui, malgré sa misogynie féroce, les prend sous son aile. En mentor impitoyablement exigeant, Niels Arestrup est idéal. “La trajectoire de ces deux jeunes femmes d’origine algérienne appelées à surmonter tellement d’obstacles pour atteindre leur but m’interpellait, confie la réalisatrice. J’aime les histoires positives, elles sont inspirantes.” Et de fait, son film nous donne envie de rêver que tout est possible… et de réécouter le Concerto pour violoncelle de Camille Saint-Saëns !

Divertimento, de Marie-Castille Mention-Schaar, en salle le 25 janvier 2023.

Le plus mélodramatique : Maestro(s), de Bruno Chiche

Difficile de ne pas évoquer ce film déjà en salle en décembre dernier et dont il faut désormais surveiller la sortie en VOD ou DVD-Blu Ray, qui pourrait avoir lieu au printemps. Pierre Arditi et Yvan Attal y sont François et Denis Dumar, chefs de père en fils à la rivalité latente. Lorsqu’un malheureux malentendu leur laisse penser que François a été désigné pour diriger la cultissime salle de La Scala de Milan alors qu’il s’agit de son fils, les rancœurs éclatent au grand jour et prennent un tour aussi dramatique qu’un final d’opéra.