Lou De Laâge : « On vit très bien sans réseaux sociaux ! »

Dans le Grand Barnum du cinéma français, Lou De Laâge joue la carte de la différence, l’atout charme discret de la bourgeoisie voire de l’aristocratie car l’actrice née Lou De Laâge de Meux est d’une élégance rare. Elle nous semble très jeune et pourtant lorsqu’elle prononce ses premières paroles, son timbre de voix grave nous interpelle. Comme si d’elle émanait un sentiment d’éternité, à l’abri des modes qui se chassent l’une, l’autre. Si elle a séduit les Mélanie Laurent (« Respire » et la pièce de théâtre « Le Dernier Testament » de James Frey, montée à Chaillot), Anne Fontaine (« Les Innocentes » et « Blanche comme Neige »), Danièle Thompson (« Des gens qui s’embrassent »), elle a aussi choisi de faire confiance à des réalisateurs qui tournent leur premier long métrage : Olivier Treiner dans « Tourbillon de la vie » sorti en le 21 décembre dernier et, cette semaine, Stéphane Freiss dans « Tu choisiras la vie », où elle incarne la fille d’un rabbin orthodoxe qui profite d’un séjour dans les Pouilles pour s’émanciper.

Lou De Laâge est magnifique dans le rôle d’Esther, l’occasion pour elle de donner la réplique au beau gosse du cinéma italien, Riccardo Scarmacio. L’appel de l’international ayant sonné, l’actrice a répondu oui à Woody Allen. Elle vient de terminer le tournage du nouveau film du plus célèbre cinéaste new-yorkais, aux côtés de Melvil Poupaud, Valérie Lemercier, Elsa Zylberstein, Niels Schneider… Un film tourné en français, dans le plus grand secret et intitulé pour l’instant « Wasp 22 » (Woody Allen Special Project 2022). Rencontre.

Elle. – « Tu choisiras la vie » parle d’une femme qui se rebelle…
Lou De Laâge. – Oui, Esther est une femme qui s’émancipe, qui se révolte. À mes yeux, elle trouve le courage de l’errance, de se dire qu’elle renonce à un héritage. Elle ne sait pas où elle va aller. Mais oser le mouvement de sortir de sa zone de confort, c’est déjà un voyage en soi.

Vous avez tourné dans les Pouilles. Comment s’est passée la rencontre avec Riccardo Scarmacio ?
Quel bon vivant ! Il est un excellent partenaire de jeu, généreux, curieux. Il mange la vie. Il va à la rencontre des autres. En plus de son métier d’acteur, il est à la tête d’un grand domaine dans lequel il fait du vin. Tous les soirs, il rentrait chez lui. Comme nous, quand on tourne à Paris !

Participer à un premier long métrage constitue-t-il un défi ?
Je dirais que c’est particulier. Pour un acteur, ça demande d’être plus patient et plus tolérant. Le réalisateur n’a pas encore acquis certains automatismes. On voit quelqu’un qui cherche et qui sait où il veut aller. Sa découverte est passionnante.

La religion est la grande matrice du film. Comment vous êtes-vous préparée ?
L’homme qui joue mon père, Pierre-Henry Salfati, est un érudit. On pouvait lui poser toutes sortes de questions. C’était rassurant. J’ai beaucoup lu et regardé des séries comme « Les Shtizel, une famille à Jérusalem » ainsi qu’« Unorthodox ». Cet univers m’était totalement étranger.

Que vous ont transmis vos parents ?
Mon père, journaliste, était très ouvert sur le monde. Il a été grand reporter politique, rédacteur en chef adjoint du journal Sud-Ouest. Ma mère, artiste peintre, davantage tournée vers son monde à elle. Mon père vivait au rythme de l’actualité et elle à celui qu’elle s’était inventée. Je trouve fascinant d’avoir eu deux modèles de liberté et de choix de vie si opposés. J’ai hérité un peu des deux. Avec mon métier, j’ai l’impression d’être dans l’action, dans un rythme trépidant. Et puis, quand le tournage se termine ou lorsque je prépare un rôle, la pression tombe, je me retire en moi-même et entre en retraite !

Comment ont-ils réagi quand vous leur avez annoncé que vous vouliez devenir actrice ?
J’ai eu la chance de savoir dès l’âge de six ans ce que je voulais faire. Je n’ai jamais dérogé au but fixé. Adolescente, j’ai fait du théâtre, de la danse. Mes parents partaient du principe qu’il faut essayer de faire ce que l’on aime sinon on devient frustré. Plus tard, ma mère m’a avoué qu’ils avaient eu très peur. Mais ils ne m’ont jamais transmis leur angoisse. Ils me donnaient de la force.

Deux femmes ont compté dans votre carrière : Mélanie Laurent et Anne Fontaine. Que vous ont-elles appris ?
Toutes les deux sont des femmes fortes et libres d’entreprendre et d’exprimer ce qu’elles ont envie de faire. Et elles le font avec panache. C’est porteur de travailler avec elles. Quand on a la chance de développer une fidélité dans le travail, c’est agréable. Tout est simple.

Comment vous êtes-vous retrouvée sur le tournage, à Paris, du 50e film de Woody Allen ?
Je n’ai pas eu besoin de passer de casting. Il m’a contactée alors qu’il avait déjà pris sa décision. Ce qui signifie qu’il avait regardé plusieurs de mes films. Chose très rare !

On murmure qu’il s’agit de son dernier film et que l’atmosphère ressemble à celle de « Match Point » (2005). Vous confirmez ?
Je n’ai pas le droit de dire grand-chose. On a tourné intégralement en français. Niels Schneider, Melvil Poupaud, Valérie Lemercier et moi s’adressions à lui en anglais. Il nous disait qu’il ne pouvait pas vérifier au mot près la justesse du dialogue. Il connaissait tout par cœur et nous faisait confiance. J’ai adoré travailler avec lui. Pour l’image, il s’était entouré de Vittorio Storaro qui avait œuvré sur « Apocalypse Now ». Observer ces deux mythes, c’était incroyable. Jamais de brusquerie, ils trouvaient toujours des solutions. Woody Allen est resté très vif.

On dit qu’il a tourné en France car travailler aux États-Unis est devenu compliqué pour lui…
Je considère qu’il a été jugé deux fois. Donc, ce n’est certainement pas moi qui vais le rejuger. Je ne suis pas la justice.

Aimez-vous vous voir à l’écran ?
Je ne me regarde pas dans le détail. Si on commence à focaliser sur son physique, on passe complètement à côté de son travail. Je considère que je ne suis pas un mannequin. Je ne suis pas là pour être une image figée mais pour transmettre une émotion. Je regarde mes films pour me rendre compte si j’ai réussi à faire ce que je voulais. Comme une analyse.

Vous êtes absente des réseaux sociaux. Pourquoi ?
On vit très bien sans ! Les gens autour de moi parfois s’inquiètent et me demandent : « Est-ce une bonne chose ? ». Et je leur réponds : « Est-ce une bonne idée d’y être ? » Franchement je ne sais pas. Si je vois qu’un jour, mon travail en pâtit, peut-être je réfléchirai autrement. Honnêtement, ça ne me déplaît pas d’être en dehors de tout cela.

Vous protégez bien votre vie privée…
Question de pudeur. Mais dans les rôles, on livre toujours quelque chose de soi. Toutes les larmes et les colères qu’on exprime ne viennent jamais de nulle part…

« Tu choisiras la vie » de Stéphane Freiss, avec Lou De Laâge, Riccardo Scarmacio et Pierre-Henry Salfati, le 25 janvier 2023 au cinéma.