L’incroyable tour du monde en 80 jours de Nellie Bly

1864, à Cochran’s Mills (Pennsylvanie), l’horizon se limite aux champs de céréales qui entourent la ferme familiale. Ce trou paumé a été ainsi baptisé en l’honneur de son père, propriétaire du seul moulin des environs. Austère meunier la semaine, Michael Cochran devient le juge autoritaire et redouté du comté le wee-kend. Pour lui, seules deux choses importent ici-bas : le travail et l’honnêteté. Le reste n’est que foutaise. Les hommes au boulot, les femmes aux fourneaux.

Pinky rêve de devenir institutrice

Née Elizabeth Jane Cochran, dernière d’une fratrie de quinze, la fillette hérite du sobriquet de « Pinky », la couleur préférée de Mary Jane, sa mère, qui l’habille exclusivement en rose. Pinky découvre le noir du deuil à 6 ans lorsque son père décède. La famille doit travailler encore plus dur. Trois ans plus tard, Mary Jane se remarie à un homme qui s’avère tyrannique et violent. Secrètement, Pinky rêve de devenir institutrice pour « apprendre aux garçons les bonnes manières » et permettre « aux filles d’accéder à une meilleure éducation ». Mais faute d’argent, elle doit quitter l’école.

Son pseudo : Nellie Bly, héroïne d’une chanson en vogue

Sa mère divorce en 1880 et s’installe avec Elizabeth à Pittsburgh. Pendant cinq ans, elles triment dans la maison d’hôtes qu’elles ont ouverte. La route, monotone, semble toute tracée. Jusqu’à cette matinée de janvier 1885. A la une du quotidien local, The Pittsburgh Dispatch, l’édito titré « Ce qui convient aux femmes » révolte tellement Pinky que la jeune fille écrit pour dénoncer son « affreuse misogynie ». Elle signe sa lettre « la petite orpheline ». Impressionné par la qualité du texte, George Madden, le rédacteur en chef du Dispatch, fait paraître une annonce invitant « la petite orpheline » à se faire connaître. Après un deuxième article tout aussi convaincant, il embauche la jeune fille et lui propose désormais de signer ses papiers Nellie Bly, héroïne d’une chanson en vogue. En 1885, les femmes journalistes sont très rares et doivent, par convenance, écrire sous pseudonyme. Elles s’occupent presque toujours de « sujets féminins » : cuisine, couture…

Nellie Bly, elle, couvre l’actualité sociale. Et donne son opinion. Une révolution ! Elle décrit crûment les conditions de travail, souvent épouvantables, des ouvrières et des ouvriers. Elle défend les marginaux. Elle expose avec passion ses convictions féministes. Les ventes progressent, George Madden jubile. Seulement, ces idées progressistes irritent élus et industriels de la région qui menacent de couper le robinet publicitaire et de réduire le recours aux petites annonces payantes. Cruel dilemme que George Madden tranche « dans l’intérêt » du quotidien. Il propose à Nellie Bly de retrouver la place dévolue aux femmes : les pages tricot et cuisine. Frondeuse jusqu’au bout, la journaliste signe un dernier article sur le jardinage dans lequel elle informe les lecteurs de sa démission.

Mais Nellie Bly réapparaît en 1886 au Mexique. Ce qui devait être un carnet de voyage que George Madden, après moult tergiversations, a accepté de publier, devient un réquisitoire contre le despotisme du président Porfirio Díaz, la corruption de son gouvernement et la misère dans laquelle il maintient ses concitoyens. Ulcérées, les autorités mexicaines délivrent un mandat d’arrêt à son encontre. Six mois après son arrivée à Mexico, Nellie Bly doit précipitamment rentrer aux Etats-Unis. Elle s’installe à New York en 1887.

Nellie vient d’inventer le journalisme d’investigation

Un peu plus tard, on la retrouve devant un tribunal. Face au juge Duffy, elle ne se souvient plus de rien, pas même de son nom. Un collège de médecins examine la jeune femme, qui aboie des phrases incompréhensibles, et jette des regards de bête traquée. « Elle est folle, c’est évident », affirme un premier psychiatre. « Il faut l’interner », estime un autre. Le juge prononce son placement dans l’asile de fous de Blackwell’s Island (aujourd’hui l’île Roosevelt), au cœur de Manhattan.

Quelques semaines avant cette étonnante comparution, Nellie Bly, en pleine possession de ses facultés, se trouve dans le bureau de John Cockerill, directeur de la rédaction du New York World, prestigieux quotidien fondé par le journaliste Joseph Pulitzer. Le 22 septembre 1887, Cockerill examine sa candidature : « Nous cherchons quelqu’un capable d’enquêter sur les conditions de vie, paraît-il épouvantables, à Blackwell’s Island. Pensez-vous pouvoir le faire ? » Nellie Bly s’entraîne à mimer la folie. Après une nuit sans dormir, elle se fait arrêter par la police qui la conduit devant le juge Duffy. Internée pendant dix jours dans « l’enfer de Blackwell », Nellie Bly à sa sortie – l’avocat du journal est intervenu – publie des reportages où elle dénonce la cruauté des traitements, le sadisme des infirmières et l’incompétence des médecins. La ville de New York ordonne une enquête et quelques mois plus tard, après le vote d’une subvention de 850 000 dollars, les conditions de vie dans l’asile s’améliorent. Surtout, la décision d’interner un patient sera désormais fondée sur plusieurs examens médicaux. Nellie Bly vient d’inventer le journalisme d’investigation.

Dans les mois qui suivent, elle infiltre un cabinet de lobbyistes véreux, remonte une filière de placement de bébés abandonnés, enquête sur l’exploitation des travailleurs pauvres. La petite fille de Cochran’s Mills est devenue une star des médias. Mais son plus bel exploit reste à écrire. En 1889, elle propose au New York World un pari fou : un tour du monde plus rapide que celui de Phileas Fogg, le héros du roman de Jules Verne publié en 1872, qui voyage autour du globe en quatre-vingts jours. John Cockerill hésite : les femmes ne voyagent pas seules, c’est dangereux et inconvenant…

Elle passe quatre heures à Amiens chez Jules Verne

Le 14 novembre 1889, Nellie Bly embarque à bord d’un paquebot rapide à vapeur. Direction l’Angleterre, puis la France — où elle passe quatre heures à Amiens chez Jules Verne, le train est finalement arrivé avec dix minutes de retard —, l’Italie, le canal de Suez, Ceylan, la Malaisie, Singapour, Hongkong et le Japon. Son reportage au long cours devient un feuilleton que les lecteurs s’arrachent. Le 21 janvier 1890, elle débarque à San Francisco. Joseph Pulitzer affrète un train privé pour lui permettre de rejoindre New York au plus vite. Le 25 janvier, elle est de retour à son point de départ, sur les docks du New Jersey. Nellie Bly vient d’effectuer le tour du monde en 72 jours, 6 heures, 11 minutes et 14 secondes. Presque huit jours de moins que Phileas Fogg.

Première femme correspondante de guerre

La journaliste publie encore quelques enquêtes retentissantes jusqu’à sa rencontre en 1895 avec Robert Seaman, un richissime industriel. Elle a 31 ans, lui 73. En 1904, à la mort de son mari, elle hérite d’un empire métallurgique. Fidèle à ses convictions, elle réforme profondément le fonctionnement de ses usines de tôles. Elle introduit un salaire journalier, équivalent pour les hommes et pour les femmes, indépendant de leur productivité, et consacre une part importante des capitaux aux investissements sociaux : bibliothèques, clubs sportifs… Généreuse certes mais mauvaise gestionnaire : l’empire financier périclite. Pour fuir ses créanciers, elle s’installe en Autriche. Pendant la Première Guerre mondiale, elle reprend la plume et devient la première femme correspondante de guerre.

Lorsqu’elle meurt le 27 janvier 1922 d’une pneumonie, le New York Evening Journal la consacre « meilleure journaliste des Etats-Unis ». Pionnière du journalisme d’investigation, féministe militante, Nellie Bly, armée d’un stylo, n’a mené qu’un seul combat tout au long de sa vie : celui de la justice et de l’égalité.

Christophe Gautier