L’hydrogène « vert » attise les tensions franco-allemandes sur le nucléaire

En Europe, la question du nucléaire n’en finit pas de cristalliser les tensions. D’aucuns pensaient que la décision prise il y a quelques mois d’inclure l’atome dans la taxonomie, cette classification européenne des activités labellisées « durables », avaient clos les débats pour un moment. C’était sans compter sur l’opposition persistante de plusieurs Etats membres. Car depuis quelques jours, l’Union européenne s’écharpe sur le rôle que tiendra cette technologie bas carbone dans la production d’hydrogène (H2), un vecteur énergétique considéré comme crucial pour décarboner l’industrie et la mobilité. Deux visions s’affrontent : tandis que la France demande que sa contribution nucléaire soit reconnue, Berlin veut la ranger aux côtés des hydrocarbures malgré son faible impact sur le climat. Et, par conséquent, refuse d’étiqueter comme « vert » l’hydrogène généré à partir d’électrons d’origine nucléaire.

De fait, outre-Rhin, les pouvoirs publics ont décidé il y a plus de dix ans de sortir progressivement de l’atome, après la catastrophe de Fukushima. Ils promettent désormais d’atteindre 100% d’énergies renouvelables dans leur mix électrique d’ici à 2030, contre environ 40% aujourd’hui.

Pour l’Hexagone, seul compte le contenu carbone de l’hydrogène

Mais de son côté, la France souhaite profiter du mix déjà peu carboné que lui offrent ses réacteurs nucléaires pour mettre au point ses molécules d’H2 « vert ». Ainsi, dans un courrier envoyé il y a quelques jours à la Commissaire européenne sur l’Energie, Kadri Simson, la ministre française de la Transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher, appelle à mettre sur un pied d’égalité l’hydraulique, l’éolien, le photovoltaïque et la fission de l’uranium.

« Les textes actuellement en cours de négociation […] ne permettent pas de valoriser de la même manière l’hydrogène bas carbone et l’hydrogène renouvelable, alors qu’ils sont identiques au regard de l’indépendance énergétique de l’Europe. […] Seul compte le contenu carbone de l’hydrogène produit, et non le vecteur de production », écrit-elle notamment.

Avec ses 56 réacteurs nucléaires, l’Hexagone pourrait ainsi « produire de l’hydrogène beaucoup plus massivement », de manière à « construire la souveraineté » énergétique du pays, avait lui-même précisé Emmanuel Macron en fin d’année dernière. « Nous n’aurons jamais suffisamment d’énergies renouvelables [sur notre territoire] pour produire de l’hydrogène vert», avait-il insisté.

La provenance de l’électricité détermine le caractère durable

Pour le comprendre, il faut s’intéresser à la manière dont l’hydrogène est produit. Aujourd’hui, presque 96% de celui généré en Europe provient directement des combustibles fossiles, via le vaporeformage de la molécule de méthane (CH4) présente dans le gaz, ce qui émet 9 à 10 kg de CO2 par kg d’hydrogène.

Afin de créer une version « durable », il faut donc s’y prendre autrement : casser une molécule d’eau (H2O) par un procédé appelé électrolyse, c’est-à-dire séparer l’atome O des deux atomes H grâce à un courant électrique.

Ce qui déterminera si l’opération pourra être labellisée « propre » ou non sera donc l’origine de l’électron utilisé. S’il est issu de centrales à charbon ou au gaz, l’hydrogène sera « gris ». Mais s’il trouve sa provenance dans des installations éoliennes, solaires ou hydrauliques, celui-ci sera « vert ». Reste donc à trancher la question du courant résultant de la fission nucléaire, que le gouvernement français pousse pour intégrer dans la liste.

L’éolien et le solaire ne suffiraient pas à alimenter les électrolyseurs

Il faut dire que l’atome présente de nombreux avantages. Car le point-clé pour rendre la filière de l’hydrogène bas carbone rentable par rapport à son homologue « gris » (ou à celui produit à l’étranger), consiste à utiliser de l’électricité très abondante et stable, selon l’industrie. De fait, la production d’hydrogène s’avère moins chère lorsque l’alimentation électrique est continue (seuil minimal de 5.000 heures par an, et optimal jusqu’à 8000 h/an). Or, le facteur de charge du nucléaire, c’est-à-dire le temps pendant lequel l’installation fournit au réseau, s’élève à 75% en moyenne en France, contre environ 15% pour le solaire, 22% pour l’éolien terrestre et 38% pour l’éolien en mer.

C’est pour cette raison que, même en Allemagne, les énergies renouvelables intermittentes ne suffiront pas à générer suffisamment d’hydrogène à tout moment, alors que l’objectif est d’arriver à dix millions de tonnes annuelles d’ici à 2030. Conscients de cette lacune, les eurodéputés ont d’ailleurs voté mi-septembre pour que l’H2 produit à partir d’électricité d’origine fossile puisse être considéré comme « renouvelable »…à condition qu’une éolienne ou un panneau solaire ait produit une quantité équivalente de courant quelque part en Europe lors des trois derniers mois. Un tour de passe-passe législatif permettant au « gris » de devenir « vert », en s’exonérant des réalités physiques.

Importations massives VS production locale

Surtout, plusieurs pays ayant décidé de sortir de l’atome, la Belgique et l’Allemagne en tête, compte s’appuyer largement sur les importations massives d’hydrogène à bas coût plutôt que de faire appel à du nucléaire. Fin 2021, les gouvernements belge et namibien ont notamment signé un protocole d’accord pour la coopération entre les deux pays dans le domaine de la production et l’importation vers l’Europe d’hydrogène « vert ». Pour ce qui est de l’Allemagne, l’objectif de production domestique d’H2 « renouvelable » s’élève pour l’heure à 14 TWh seulement, pour une consommation estimée autour de 100 TWh en 2030 ! Afin de recevoir de l’hydrogène par cargo, Berlin a ainsi déjà mis deux milliards d’euros de fonds publics sur la table pour nouer des partenariats avec le Maroc, la Namibie, la République démocratique du Congo ou encore l’Afrique du Sud.

Il n’empêche que, pour Agnès Pannier-Runacher, une telle stratégie « présente des risques substantiels de fuites des technologies produites en Europe au détriment des projets européens, de concurrence vis-à-vis de ces projets, de détournement des efforts de décarbonation des mix électriques des pays exportateurs, ou d’importation d’hydrogène carboné, alors que le bénéfice économique n’est pas acquis et que plusieurs verrous technologiques demeurent », comme la « compression, la conversion ou la liquéfaction de l’hydrogène pour le transport, réduisant le rendement global de la chaîne », souligne-t-elle dans son courrier à Kadri Simson. Sans compter que plusieurs des Etats qui seraient exportateurs se trouvent en situation de stress hydrique, alors même que l’électrolyse demande grandes quantités d’eau.

Vote européen cet hiver

Sur le sujet, les positions semblent irréconciliables. En témoigne le dossier MidCat, ce projet de pipeline demandé par Madrid et Berlin, qui sillonnerait les Pyrénées depuis l’Espagne vers la France afin de permettre à la péninsule ibérique d’envoyer du gaz à l’Allemagne. Alors que, selon le gouvernement allemand, une telle infrastructure devrait voir le jour pour servir à l’importation future d’hydrogène, l’argument ne convainc pas les pouvoirs publics français.

« Tous les experts me disent qu’il est faux de dire qu’un gazoduc pourra transporter demain de l’hydrogène. […] Ils m’expliquent qu’il est aberrant de transporter de l’hydrogène de l’Espagne à la France, et qu’il faudrait plutôt transporter de l’électricité bas carbone pour faire l’électrolyse directement sur les lieux de production », opposait Emmanuel Macron début septembre.

Une position ferme qui déplaît fortement à l’Allemand Jorgo Chatzimarkakis, président du lobby européen de l’hydrogène Hydrogen Europe et membre du FDP (libéral-démocrate). Il y a quelques jours, celui-ci accusait la France de « ne pas rendre libre son pays pour le flux d’hydrogène » et, par conséquent, de ne pas être « crédible » pour le moment.

Face à la crise énergétique qui secoue l’Europe, les lignes pourraient cependant bouger : dans un amendement voté le 13 juillet au Parlement européen, le conservateur allemand Markus Pieper demande une révision de la directive sur le gaz afin de définir si le nucléaire pourrait contribuer à la production d’hydrogène « vert » en Europe. Le texte devrait être débattu au cours de l’hiver.