« Les Miens » : la vraie famille de Roschdy Zem

Sami Bouajila l’assure : il est du genre « taiseux ». L’acteur que nous rencontrons dans les locaux de son agence artistique semble effectivement hanté par son personnage. « On se ressemble de façon troublante, Moussa et moi », nous jure-t-il d’une voix posée. Il n’en dira pas plus. À l’image de son personnage, les réponses du comédien aux cheveux métalliques et au regard doux sont courtes, parfois fuyantes. Dans Les Miens, le nouveau film de Roshdy Zem, l’acteur césarisé incarne un homme dont la psyché s’inverse après un chute sur la tête. Moussa, volontiers introverti, abhorrant les situations de conflit, devient sans filtre. Soudain, il se met à dire ce qu’il pense à ses proches, au mépris de leurs états d’âme. Une crise de psychopathie aiguë, jusqu’à faire imploser sa cellule familiale. Sa fille veut aller faire des études de communication à Montréal ? « La com, c’est des conneries », lui répond son père. Son fils vient s’occuper de lui pendant sa convalescence ? « Tu crois que j’ai besoin d’un type comme toi à la maison ? », balaie son père, au risque de se prendre un crochet du droit. « Jouer ce personnage qui change du tout au tout, c’est un vrai kiff d’acteur », confirme Bouajila, impressionnant de justesse dans le rôle. 

La famille portée à l’écran par Roshdy Zem, existe bel et bien : c’est la sienne. Moussa, campé par Bouajila, est le frère du réalisateur. Il y a quelques années, Moustapha, le vrai, a été touché par les mêmes symptômes que le personnage. « Je l’ai bien connu, se souvient Sami Bouajila. Moustapha est guéri aujourd’hui mais son changement de personnalité soudain a été très dur à vivre pour ses proches. » Roshdy Zem entame l’écriture du film alors que son frère est toujours en convalescence. Maïwenn, également au casting, le rejoint rapidement dans l’écriture. La plupart des scènes dans Les Miens sont ainsi inspirées de la réalité : Moussa perd son travail dans le tertiaire et insulte son patron de tous les noms ? « Moustapha a lui aussi traversé un épisode de burn out assez violent », nous apprend Sami Bouajila. La mixtion entre le réel et la fiction va plus loin : le neuro-psy à l’écran est campé par le docteur qui a suivi Moustapha après son accident.

Les Miens est un film puissant. D’abord, par la finesse avec laquelle il croque la réalité des liens familiaux, les non dits, les choses que l’on refuse d’entendre par peur de bousculer l’équilibre qui règne entre ses membres. Les scènes de réunion de famille, qui rassemblent autour d’une salle à manger une flopée d’acteurs de haut vol – Roshdy Zem en transfuge de classe, Maiwenn son épouse esseulée, Rachid Bouchareb dont on avait oublié les talents comiques – frappent le spectateur par leur justesse et alternent les situations de gêne, de rire, de complicité et d’agression. Chacun y retrouvera, par fulgurance, sa propre vie familiale sur pellicule. 

Ensuite, Roshdy Zem apparaît bouleversant dans un rôle que l’on imagine inspiré de sa propre vie. Ryad, son personnage, est devenu le présentateur vedette d’une émission consacrée au football en prime time à la télévision. Il est celui que ses nièces appellent pour obtenir des stages, celui aussi à qui l’on demande beaucoup et qui, mal à l’aise, affiche ses distances avec le reste de la famille. Une scène formidable l’oppose en miroir à Sami Bouajila dans le bar d’un hôtel et l’on pense immédiatement à Al Pacino faisant face à De Niro dans Heat. Sami Bouajila s’en amuse : « On a toujours été comparés. On a le même âge, et, à nos débuts, on se retrouvait toujours postuler pour les mêmes rôles. » 

Pourtant, on quitte la salle avec un sentiment d’inachevé. La promesse scénaristique était grande. À plusieurs moments, on croit que le film va décoller, explorer les vertigineuses potentialités que ce changement de personnalité à 180° pourrait occasionner : il n’en est rien. Le film de Roshdy Zem, portant peut-être sur un sujet trop proche de lui, s’étiole dans un souci de réalisme. Le scénario se fait manger par les faits. Il se concentre sur les répercussions au sein de la famille, qui absorbe finalement vite le choc. Le malade se remet, le film se termine sur des éclats de rire. 

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