Les films français sont-ils le véritable problème de nos cinémas ?

En amont du congrès FNCF, Olivier Aubry suggère que le cinéma français prenne exemple sur Top Gun : Maverick pour sortir de la crise.

Cette année, le congrès de la FNCF (Fédération Nationale des Cinémas Français) se tient du lundi 19 au jeudi 22 septembre 2022 au Centre International de Deauville. La Fédaration et les exploitants de salles vont donc faire le bilan sur la situation des cinémas français au sortir de la pandémie et en prévision d’une crise énergétique. Une situation exceptionnelle qui met à l’épreuve toute l’industrie cinématographique du pays et en ébranle tous ses rouages, de la production des films jusqu’à leur rentabilité en salle.

Le matin du mardi 20 septembre s’est tenu la réunion de la commission de la petite exploitation. Une branche concernant tous les cinémas du territoire réalisant moins de 80 000 entrées annuelles. Olivier Aubry, président de la commission, s’est exprimé en amont de la réunion auprès de plusieurs médias pour donner son point de vue sur la situation. Selon lui, la qualité des films français joue un rôle majeur dans la désertion des salles obscures. 

 

 

y a-t-il un tom cruise pour sauver le cinéma français ?

Évidemment il y a eu la crise du Covid, l’avènement des plateformes de SVoD ainsi qu’un contexte économique qui n’a pas toujours été favorable aux loisirs payants. Mais pour Olivier Aubry, il existerait un fléau encore supérieur pour les cinémas. Un mal récurrent que beaucoup connaissent et pointent du doigt, sur divers canaux de discussions connus. Vous l’aurez reconnu : c’est la comédie française. 

Dans une interview accordée à Boxoffice Pro, Olivier Aubry a ainsi évoqué ce qui est, selon lui, la véritable cause de la baisse de fréquentation des salles (avec le climat) :

Outre une météo loin d’être favorable cet été, c’est surtout l’offre et le manque de films de qualité qui nous ont pénalisés. Il est grand temps que le cinéma français se regarde dans une glace pour arrêter de produire des téléfilms. Encore une fois, l’exemple de Top Gun montre que le public se déplace en nombre pour des films de cinéma.

 

Top Gun : Maverick : Photo Tom Cruise“Il suffit de faire comme moi !”

 

Un argument qu’il a par ailleurs réutilisé et davantage développé dans une autre conversation avec Le Film français :

Seuls trois titres ont réellement bien fonctionné ces derniers mois : Top Gun : Maverick, Les Minions 2 : Il était une fois Gru et Ducobu Président ! Les comédies françaises sont boudées par nos spectateurs. Ce qui se comprend complètement par le fait que la qualité n’est pas au rendez-vous. La production française doit donc se pencher sur la qualité de ses scenarii.” 

Le constat assez péremptoire d’Olivier Aubry manque toutefois de clarté. Il est étonnant de voir dans les exemples cités de réussite au box-office cet été (dans les plus petites salles, on le rappelle), Ducobu Président ! qui est justement une comédie française et Les Minions 2 qui est une coproduction française. Voilà qui n’est pas très probant, d’autant plus que si les comédies hexagonales ont été nombreuses à contre-performer au lendemain de la crise sanitaire, elles ont constitué des décennies durant la locomotive de la production locale, ce qu’une baisse ponctuelle, aussi inquiétante soit-elle, ne remet pas a priori en question.

 

La nuit du 12 : Photo Bouli Lanners, Bastien BouillonComment ça il n’y a pas de bons scénarios dans le cinéma français ?

 

Quant à se pencher sur la qualité des scénarios, on ne pourra pas dire que les trois films cités par Aubry trouvent leurs forces dans leurs histoires. À l’inverse, quand on regarde les 10 échecs français au box-office 2022 jusqu’à présent, on remarque que ce ne sont pas forcément les comédies françaises qui sont boudées par le public et que l’offre n’est pas si réduite. Que ce soit l’implacable thriller Inexorable, le poignant drame Vortex ou le film de monstre Ogre.

Du côté américain c’est exactement la même chose. En dehors des films franchisés (donc identifiés par le public) et des films Marvel, l’attraction en salle est loin d’être si bonne, peu importe la qualité de l’œuvre. C’est au contraire souvent les longs-métrages qui sortent du lot qui subissent le plus le dédain général. Que ce soit Everything Everywhere All at Once, Beast ou encore et surtout l’excellent Trois mille ans à t’attendre, ce sont les propositions les plus originales qui peinent à atteindre les 500 000 entrées au box-office français. 

 

 

Tous dans la même galère

En réalité, le triomphe sidérant de Top Gun : Maverick fausse tout, et ce dès qu’il est évoqué. Le film avec Tom Cruise n’a cessé de battre des records tout l’été et continue de plafonner dans les box-offices de différents pays alors qu’il a dépassé les 15 semaines d’exploitation. Un tel prodige n’est pas un exemple à suivre, c’est une anomalie.  

L’opinion d’Olivier Aubry sur d’autres sujets liés à la salle de cinéma est pertinente. Cependant, son avis sur la qualité des films français illustre assez bien une confusion courante qu’il résume lui-même d’une phrase : Certains films français ont fait mal à d’autres films français à cause des mauvais avis et des critiques cinglantes sur les réseaux sociaux qu’ils ont engendrés“. Or, ce n’est clairement pas aussi simple et c’est un raccourci qui ajoute peu au débat. Le bide de Moonfall ou la réception extrêmement négative de Morbius ne sont pas non plus responsables des résultats du box-office américain, par ailleurs.

 

Moonfall : photo, Patrick Wilson

2022 l’odyssée qui se ramasse

 

Il ne s’agit pas de prendre la défense du cinéma français par principe. La discussion est clairement ouverte et la situation, très complexe, nécessitant analyse et remise en question. Néanmoins, certaines simplifications semblent parfois contre-productives, surtout lorsque l’on compare l’incomparable (ici, Top Gun et les comédies françaises). D’autant plus que si l’année 2022 a connu quelques pépites remarquables, le niveau des productions françaises n’a pas été aussi élevé que les années précédentes quand les festivals internationaux avaient soudain pris des airs de défilé frenchy.

Autre angle mort de ce débat, la programmation des salles, qui après un embouteillage homérique lors des réouvertures, auront sacrifié littéralement des centaines des films, leur interdisant toute chance d’engendrer un quelconque bouche-à-oreille, pour se retrouver bien dépourvus ces mois derniers, quand la bise fut venue, et en mal de proposer un été “musclé”.

Enfin, affirmer que c’est le manque de diversité en salles qui provoque l’éloignement des spectateurs de celles-ci paraît fort erroné. Même Top Gun : Maverick est une suite, et la majorité des gros autres succès de 2022 sont franchisés (Jurassic World 3, Doctor Strange 2, The Batman ou même Qu’est-ce qu’on a tous fait au Bon Dieu ? pour la France). On pourrait d’ailleurs, en réponse, se remémorer la phrase de feu Jean-Luc Godard qui affirmait dans Je vous salue, Sarajevo :Il est de la règle de vouloir la mort de l’exception”.

 

Qu'est-ce qu'on a tous fait au Bon Dieu ? : photo, Chantal Lauby, Christian Clavier, Salimata Kamate, Pascal N'ZonziQu’est-ce qu’on a fait au septième art ?

 

Et maintenant ?

Une fois que l’on est revenu (une fois de plus) sur ces remarques envers le cinéma français et de son soi-disant impact négatif sur la fréquentation des salles, il n’est pas inutile de rappeler dans quel contexte elles ont été faites. Face à une situation parfois précaire des cinémas et en prévision des nombreuses crises à venir, la FNCF cherche à trouver des solutions. L’attractivité des films à voir en salle n’est que l’une des problématiques qu’Olivier Aubry et bien d’autres auront donc à discuter dans les temps futurs. Les questions de la survie des petits cinémas et de la transition écologique sont au centre du débat.

Si le cinéma français n’est la cause d’aucun désastre, il est en revanche soumis à la bonne santé des salles de cinéma. Comme Olivier Aubry l’a expliqué au Film français, à la crise de la fréquentation vient s’ajouter la crise énergétique. À ce sujet, il a ainsi ouvert plusieurs pistes pour économiser l’énergie et les dépenses dans les cinémas de province :

Plusieurs réflexions sont en cours, par exemple sur les sas de sorties de secours, généralement éclairés en continu et où l’on pourrait installer des détecteurs. Nous pouvons également revoir les réglages de température des climatisations : je ne suis pas sûr qu’il soit essentiel qu’une salle soit à 22°C. Éteindre l’enseigne en journée et lorsque le cinéma est fermé peut également faire partie des petites choses qui réduiront la facture. Il y a aussi des discussions à avoir concernant la pléiade d’écrans allumés que nous avons dans nos établissements. Et je m’interroge sur la pertinence des séances de 22h.

 

Avatar : La voie de l'eau : photoQuand cinéma et écologie se rencontrent

 

Si la dernière proposition peut sembler drastique, elle pose des questions sur les habitudes des spectateurs en dehors des grandes villes, où les séances de 22h sont souvent fréquentées. D’autres réflexions à propos du recrutement du personnel des cinémas ou du prix des places ont aussi été évoquées par le président de la commission des petites exploitations. Autant de discussions qui devraient animer le congrès de la FNCF et pourraient avoir un véritable impact, potentiellement positif, sur l’évolution des salles de cinéma françaises.

Reste à voir ce qu’il en retournera à la fin des diverses tables rondes. Mais si tout l’aspect économique et énergétique ne saurait être développé ici, on osera espérer que celui des programmations filmiques (des petites, moyennes ou plus grandes exploitations) se fasse de manière réaliste. C’est-à-dire sans faire le jeu des franchises et des blockbusters à outrance, sous prétexte de s’adapter à une illusoire demande. Si on espère des cinémas mieux adaptés aux défis de demain, on prie pour que ses nouvelles règles ne tuent pas l’exception.

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