les femmes s’emparent des NFT

Stars, artistes et activistes se lancent sur le marché ultramasculin des œuvres numériques. Le nouveau défi de la parité ?

«Les femmes doivent-elles se mettre nues pour entrer au Met ?», demandait, il y a trente ans, le collectif américain de femmes Guerrilla Girls, façon provocatrice de pointer du doigt la sous-représentation des artistes féminines dans les musées du monde et notamment au Metropolitan Museum of Art de New York. En 2022, la question vaut toujours : non seulement les hommes artistes représentent 85 % des œuvres exposées dans les musées, mais encore, et surtout, leurs productions se vendent deux fois plus cher en moyenne que celles des femmes. L’émergence de l’art numérique, un nouveau terrain de jeu encore en marge mais ouvert à tous, laissait espérer plus de parité – et une chance à saisir pour les femmes artistes.

Néanmoins, à l’heure actuelle, les chiffres du marché des NFT (les non-fungible tokens, ces œuvres numériques dont on achète la propriété) sont encore plus désolants que ceux de l’art traditionnel : les femmes n’y représentent que 16 % des créations et à peine 5 % des cessions. C’est d’autant plus dommage qu’en quelques années, le phénomène a pris une ampleur sans précédent : les ventes de NFT ont atteint 17,7 milliards de dollars dans le monde l’an passé, soit 200 fois plus qu’en 2020. Selon les projections, le marché mondial pourrait tutoyer les 150 milliards de dollars d’ici à 2026. D’où un mouvement général mené dans tous les pays par les entrepreneures, activistes et célébrités, figures de l’empowerment au féminin, qui se mobilisent et multiplient les initiatives pour que les femmes prennent mieux la vague NFT. Et que cette page de l’histoire ne s’écrive pas sans elles – y compris le futur d’Internet.

En vidéo, les femmes dans le digital : les chiffres clés

Une révolte dans la révolution

Car la fenêtre de tir est là, et le moment, en effet, est assez unique. D’abord parce que les créateurs de NFT n’étant pas tenus de révéler leur identité ou leur sexe, les femmes ont, pour la première fois peut-être, l’occasion de se lancer dans un espace encore vierge des discriminations et des biais auxquelles elles sont confrontées dans les secteurs traditionnels. Mais le mouvement est bien plus large et l’enjeu est à la fois économique et sociétal. Les NFT peuvent devenir une chance pour toutes les femmes en dopant leur capacité d’investissement et, par là même, leur autonomie, leur pouvoir… Cette possibilité d’un empowerment multifacettes cristallise les énergies du moment.

En janvier dernier déjà, les actrices Gwyneth Paltrow et Mila Kunis participaient à un rassemblement géant organisé en ligne, sur Zoom, par BFF, un collectif ultraconnecté créé pour inciter les femmes à se lancer dans les NFT et à investir «ce monde dominé par les hommes et la cryptomonnaie». «Nous avons vu beaucoup de “frères” y aller tous ensemble et gagner beaucoup d’argent, lançait Gwyneth Paltrow, lors de ce meeting qui a réuni plus de 15.000 femmes. Nous avons tout autant le droit qu’eux de faire partie de cet univers.» Joignant l’acte à la parole, l’actrice a elle-même acquis un avatar de la collection de NFT Bored Ape Yacht Club, représentant un singe aux cheveux blonds et aux yeux bleus vêtu d’une marinière. Cette collection a eu un succès planétaire, notamment après avoir été adoubée par de nombreuses célébrités, comme Serena Williams, Madonna, Paris Hilton, Eminem ou encore Justin Bieber. Dans la foulée, Gwyneth Paltrow a aussi remplacé la photo de son compte Twitter par une œuvre acquise sur World of Women, et, depuis, met en avant – dans chaque tweet ou presque – une œuvre numérique qu’elle propose parfois à ses followers de gagner. Le message est clair : franchir le seuil de ce monde nouveau peut être fun, facile, et même décomplexé, à l’image de l’univers flashy, coloré, parfois même déjanté, de ces œuvres ! Réussir autrement – facilement ? – le changement de culture commence aussi ici.

Bored Ape #6141, l’une des œuvres virtuelles achetée et promue par l’actrice Gwyneth Paltrow. BOSS BEAUTIES

Changer la donne, changer de regard.

«Nous sommes conditionnées en tant que femmes à craindre le risque, a renchéri l’actrice Mila Kunis à cette même conférence. Les hommes gagnent l’argent, et nous l’économisons. Moi aussi, je veux prendre des risques et voir ce que cela donne. Et montrer cet exemple à mes enfants. » Avec son mari Ashton Kutcher, l’actrice a financé une série animée appelée Stoner Cats, disponible seulement via l’achat de NFT, qui a déjà rapporté 8 millions de dollars en 2021. De quoi faire mentir l’idée reçue selon laquelle les femmes seraient trop scolaires ou trop sages pour investir dans les cryptomonnaies. Car si elles prennent plus de temps à entrer dans le monde des nouvelles technologies, elles y font aussi des choix plus avisés. «Les femmes ont tendance à être plus prudentes que les hommes en termes d’investissements, elles aiment parler à d’autres femmes ou avoir “un conseiller” féminin. Mais dès qu’elles ont les réponses à leurs questions et ont fait leurs recherches, elles se sentent beaucoup plus à l’aise», explique Glen Hardwick-Bruce, directeur de l’éducation chez Christie’s, qui donne un cours dédié aux NFT. Le professeur l’affirme : après avoir eu davantage d’hommes, la moitié de ses élèves sont désormais des femmes. Face à la nouveauté, une forme de sororité et de solidarité féminine se met en place.

Et elle n’est pas superflue : il suffit de consulter les forums de discussions dédiés aux NFT sur des plateformes comme Reddit ou Discord pour se rendre compte que les communautés engagées dans l’art virtuel sont encore très machistes. Omniprésence d’un vocabulaire masculin et agressif, utilisation massive d’acronymes inconnus du grand public qui excluent d’office les non-initié(e)s…, l’ambiance «geek à pizza» de l’ensemble contribue à refroidir les meilleures volontés. Selon une récente étude menée auprès de 500 femmes, 82 % d’entre elles jugent que les campagnes NFT ciblent davantage les hommes. D’où l’importance de s’unir pour renverser la tendance.

Initiée par Mila Kunis et Ashton Kutcher, la série d’animation Stoner Cats a été financée par des NFT. BOSS BEAUTIES

L’éducation, nerf de la guerre.

Quand Brit Morin et Jaime Schmidt, les deux entrepreneures et investisseuses américaines fondatrices de BFF, ont lancé le collectif en janvier dernier, leur mission était claire : inciter les femmes à franchir le pas du Web3 et des NFT afin d’en changer la culture de l’intérieur. Elles ont été adoubées par 50 femmes leaders dans les cryptomonnaies et figures du capital-risque, et comptent désormais évangéliser le plus grand nombre. «L’éducation et le contenu sont notre priorité à l’heure actuelle car, pour amener les femmes vers la prochaine phase de cette industrie, elles doivent en connaître les fondamentaux», explique Brit Morin.

Pour avoir cette expertise, encore faut-il, en effet, avoir accès au savoir. Rachel van der Nacht, artiste visuelle française basée à New York, l’a bien compris. La jeune femme s’est ainsi associée cette année au programme culturel Caché Life pour créer le tout premier NFT représentant Jésus, en l’occurrence ici en train de… surfer (Surfin’Jesus). Œuvre qu’elle a par la suite déclinée en vingt versions, variant les styles et les références ethniques. Les profits de ses ventes ont été intégralement reversés à la Brooklyn Community Foundation afin d’aider les populations en difficulté de ce quartier de New York. «C’est important de prendre sa place en tant que femme, car cette technologie va devenir omniprésente et il faut s’y familiariser tôt, affirme l’artiste. La crypto est encore en grande majorité un univers masculin et tech, mais les choses évoluent ! Si on veut qu’elle soit une chance et une inspiration pour les femmes, elle doit aussi l’être pour celles qui en ont vraiment besoin. Celles dont elles pourraient complètement changer la vie.» Comme Rachel van der Nacht, plusieurs femmes ont décidé de porter avec enthousiasme le mouvement NFT, avec une vision féministe et inclusive. Tour d’horizon des initiatives actuelles les plus en vue dans le monde.

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