Les effets très spéciaux d’Adrien Morot

On a beaucoup vanté la performance exceptionnelle de Brendan Fraser dans le film The Whale (La baleine), de Darren Aronofsky. La vedette y incarne un professeur endeuillé qui souffre non seulement d’obésité morbide, mais empire volontairement celle-ci afin d’aller retrouver feu son amoureux. Le personnage pesant plus de six cents livres, costume et maquillage prosthétiques élaborés devaient être mis au point, et c’est au Montréalais Adrien Morot que la production confia ce délicat mandat. Le voici qui, à l’instar de l’acteur, se voit récompensé d’une nomination aux Oscar.

Dans le film, Brendan Fraser, alias Charlie, est recouvert des pieds à la tête de latex aux patines plus vraies que vraies ; une véritable seconde peau.

« Lorsque Darren m’a présenté le projet, il m’a expliqué qu’il souhaitait commencer à tourner dans cinq semaines », se souvient Adrien Morot, joint par visioconférence mardi dans la foulée de l’annonce de sa nomination.

« Je trouvais ça court comme délai, mais j’étais confiant qu’avec les vêtements qui couvriraient la majorité du corps de Brendan, je pouvais y arriver : il y aurait les mains, le cou, le visage évidemment… »

Or, en lisant le scénario, Adrien Morot constata que sa tâche serait beaucoup plus complexe.

 

« Il faut savoir que Darren a travaillé en collaboration avec l’association Obesity Action Coalition, parce qu’il tenait à une représentation respectueuse et authentique. Dans la vraie vie, les personnes obèses portent souvent des vêtements très amples et à manches et jambes courtes, afin que ce soit facile à enfiler. Donc, dans le film, Darren voulait voir les bras, les jambes… Et il y avait une scène où Charlie prend sa douche… Bref, j’ai compris que mon travail serait pas mal plus complexe et sophistiqué, alors j’ai supplié Darren de ne pas s’en tenir à son échéancier de cinq semaines et de prendre le temps nécessaire. Parce que le film repose sur Charlie, et si l’apparence de Charlie ne convainc pas, le film ne fonctionnera pas. »

Le cinéaste eut la sagesse d’écouter Adrien Morot, déjà nommé à l’Oscar des meilleurs maquillages spéciaux et coiffures en 2011 pour Barney’s Version (Le monde de Barney, où il avait vieilli Paul Giamatti).

Un artifice honnête

 

De préciser Adrien Morot, l’application du costume prothétique de plus de deux cents livres sur Brendan Fraser nécessita initialement sept heures et demie.

« Il fallait voir comment la matière réagissait sur Brendan, comment elle  tombait ’’», note-t-il en faisant descendre sa propre joue avec sa main afin d’illustrer son propos.

Par la suite, ce fut deux heures et demie chaque jour. « Plus 45 minutes environ pour appliquer les retouches. »

Depuis son apparition, ce type de costumes prosthétiques surnommés fort peu élégamment « fatsuits »,  fut souvent utilisé à des fins d’humour facile ou grossophobe (voir Shallow Hal). À présent, son usage est plus critiqué. Mais justement, The Whale esquive cet écueil de par la présence même de Brendan Fraser. Lors de la présentation du film au TIFF, nous écrivions à ce propos :

« Admiré et chosifié pour son physique d’apollon à l’époque de George of the Jungle (Georges de la jungle) et de la saga The Mummy (La momie), Fraser ruina son corps et sa santé en surentraînement et en cascades dangereuses : graves blessures, douleur permanente, dépression […] Fraser a confié avoir pris des livres additionnelles pour le rôle, mais, nonobstant cela, l’embonpoint est désormais sa réalité. »

Autant le parcours de l’acteur que l’évolution de son corps rendent l’artifice honnête. Pour sa part, Adrien Morot avoue ne pas trop s’être soucié d’éventuelles critiques : « Comme Darren, mon but était d’atteindre la plus grande authenticité possible. »

Mission accomplie, et pas qu’un peu. À cet égard, l’année 2023 s’annonce belle pour Adrien Morot. De fait, hormis The Whale, il y a le film d’horreur M3gan, sur une androïde aux allures de poupée qui se révèle une redoutable tueuse : on la voit partout. Oui, il s’agit d’une création de Morot FX Studio.

Lorsqu’on mentionne ce dernier titre, Adrien Morot sourit aussitôt. Pour le compte, le coup de foudre pour ce métier lui vint en regardant des films d’épouvante, enfant, comme The Thing (L’effroyable chose), de John Carpenter. Non seulement a-t-il réalisé son rêve, mais avec cette seconde nomination aux Oscar, il fait désormais figure d’autorité dans son domaine. Non qu’on détecte en lui le moindre signe d’orgueil, au contraire. Humble, Adrien Morot conclut :

« J’ai tellement de chance. Je n’en reviens pas. Le matin, je me rends à mon studio, et je me pince. »

La Soirée des Oscar sera diffusée le 12 mars à CTV et en ligne.

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