Le zombie, miroir de l’Occident


« Visez la tête ! » Quiconque s’intéresse de près ou de loin aux histoires de zombies connaît cette règle d’or : toujours s’en prendre au cerveau si l’on veut mettre hors d’état de nuire le prédateur mort-vivant. Mais pourquoi faut-il s’attaquer à l’organe de la pensée, chez des créatures putréfiées qui, de toute évidence, ne s’en servent plus, mues par une seule obsession : dévorer leur prochain ?

L’origine de cette théorie remonte sans doute à celle du zombie lui-même, qui n’est autre, dans la culture haïtienne où il est né (ses premières apparitions dans la littérature remontent au XVIIe siècle, sous la plume de Pierre-Corneille de Blessebois), qu’un être désincarné, ayant perdu toute volonté propre et se soumettant à la volonté d’un sorcier, qui le réduit en esclavage. Une créature sans âme ni cervelet…

Un ouvrier aliéné

Né dans la culture vaudoue, le zombie apparaît au cinéma en 1932 avec le film White Zombie, de Victor Halperin. Il met en scène un jeune couple américain dont la femme, convoitée par un riche planteur, est réduite à l’état de légume par un maître vaudou payé par ce dernier. En 1943, I Walked with a Zombie, de Jacques Tourneur, met lui aussi en scène une jeune Américaine, recrutée pour s’occuper d’une riche épouse sur une île proche d’Haïti. Mais bientôt, elle se rendra compte que la femme a été zombifiée au gré d’un rite vaudou…

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« Ces deux films américains dépolitisent le zombie, qui était, dans la culture haïtienne, un outil de critique sociale dénonçant l’exploitation des esclaves. Là, ils sont en arrière-plan, le vrai sujet est la femme blanche, envoûtée par une magie exotique, une magie noire au sens “nègre”, avec un regard condescendant sur les autochtones, présentés comme des magiciens pas très évolués », analyse Manouk Borzakian, auteur de l’ouvrage Géographie zombie. Les ruines du capitalisme (Playlist Society, 2019).

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Après ces deux premières apparitions du zombie dans le cinéma occidental, le zombie se fait plutôt discret, jusque dans les années 1960, où il ressurgit, toujours sous sa forme « historique », mais transposée cette fois en Angleterre. L’Invasion des morts-vivants, réalisé par John Gilling en 1966, imagine l’histoire d’un châtelain patibulaire exerçant une magie noire exotique dans un petit village britannique, afin de transformer ses habitants en créatures sans volonté qu’il peut exploiter à sa guise.

D’accord, mais quand donc les zombies vont-ils passer aux choses sérieuses, et se ruer sur la chair humaine ? Tandis que certains cinéastes s’emparent de ce zombie politique, ayant vocation à dénoncer l’aliénation de l’ouvrier à travers des séries B de plus ou moins bonne facture, la branche mute et évolue, transformant le zombie haïtien en une tout autre créature, non pas amorphe, mais affamée. Et son maître sera, évidemment, l’incontournable cinéaste américain George A. Romero.

Cannibale, enragé et local

En 1968, alors qu’il n’est pas encore trentenaire, il réalise avec un budget modeste La Nuit des morts-vivants, film voué à devenir cultissime. Pour la première fois, les zombies y apparaissent non pas comme de pauvres humains lobotomisés par un maître cruel, mais comme des êtres maléfiques, morts sortant de leurs tombes dans l’optique de se repaître des humains.

C’est le début d’une longue et prolifique tradition d’histoires de zombies plus terrifiantes (ou kitchs, et parfois les deux) les unes que les autres. « Ce qui est amusant, avec ce premier film de la Saga des zombies de Romero, c’est qu’à aucun moment, dans le film, le terme zombie n’est employé pour désigner les morts-vivants. C’est la critique et le public qui vont se charger d’employer le terme et de le populariser, créant le zombie a posteriori », analyse Manouk Borzakian.

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Le zombie s’installe, avec sa chair putride, ses grognements lugubres, sa démarche maladroite et ses mâchoires claquantes. Après le succès de La Nuit des morts-vivants, George A. Romero revient au genre dix ans plus tard en réalisant Zombie, titre européen de son Dawn of the Dead, « le crépuscule des morts ».

« Une nouvelle lignée apparaît, avec un zombie cannibale, enragé et surtout local : ça devient un zombie américano-américain, totalement indépendant du zombie caribéen », explique Manouk Borzakian. Celui-ci va se décliner chez Romero avec Le Jour des morts-vivants (1985), Le Territoire des morts (2005), Chronique des morts-vivants (2008) et Le Vestige des morts-vivants (2010). Et il va se multiplier devant la caméra d’une multitude de réalisateurs.

Vecteur de critique sociale

« Protéiforme au sens propre comme au sens figuré, le zombie est propice à une multitude de lectures différentes, et évolue avec les époques », commente Manouk Borzakian. Une seule constante à nos tueurs putréfiés : sous leurs airs de grosses brutes décérébrées, ils offrent, dans leur très grande majorité, un instantané de l’idéologie de leur temps.

Le grand Romero a profité de chacun de ses films de la Saga des zombies pour critiquer un aspect de la société : la guerre du Vietnam et le conflit entre générations sont au cœur de La Nuit des morts-vivants. En 1978, il critique la société de consommation et la fausse sécurité de l’abondance avec Zombie. En 1985, Le Jour des morts-vivants est une charge contre Reagan, les militaires au pouvoir et les dérives de la science. En 2005, le Territoire des morts, tiers-mondiste, pourfend l’impérialisme américain en réaction à la guerre en Irak

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Le genre a connu un renouveau au début des années 2000, avec un vif intérêt du public et des superproductions hollywoodiennes à gros budget. On voit ainsi naître la série des Resident Evil, avec Milla Jovovich, inspirée des jeux vidéo à succès du même nom, dont le premier volet sort en 2002, le modèle du genre, 28 jours plus tard, réalisé en 2002 par Danny Boyle, ou le blockbuster World War Z, avec Brad Pitt, adaptation en 2013 du best-seller de Max Brooks par Marc Forster. Côté séries, c’est l’avènement du conte survivaliste The Walking Dead, adapté des comics de Robert Kirkman, qui rassemblera, à ses grandes heures, plus de 17 millions de téléspectateurs.

« Les années 2000 sont une période de traumatisme post-sida et pré-grippe. Les attentats frappent durement, apportant avec eux la peur de l’autre et le besoin de consolider ses frontières, de construire des murs, parfois de manière très concrète », analyse Manouk Borzakian. Le zombie reprend à sa sauce l’adage de Sartre : « L’enfer, c’est les autres. »

Dans la série The Walking Dead, chaque saison développe un personnage de méchant plus redoutable encore que les « marcheurs » qui dévorent les vivants. Dans le très gros succès coréen Dernier train pour Busan (Yeon Sang-Ho, 2016), un père de famille, du genre plutôt indigne, se retrouve enfermé avec sa fille dans un train bourré de morts-vivants. Très vite, le jeune papa se retrouve face à deux réalités : il n’est pas si mauvais que ça dans son rôle de père, et les vivants qui tentent de survivre dans le train peuvent être tout aussi dangereux, si ce n’est plus, que les zombies.

« Il y a un angle intéressant dans le film de zombies, constate Manouk Borzakian, c’est qu’ils nous apportent parfois des pistes de survie. Dans The Last Girl, tourné en 2016 par Colm McCarthy, un champignon pousse l’humanité vers une espèce hybride entre l’humain et la maladie qui le transforme en monstre, et on arrive à cette conclusion plutôt violente et désabusée selon laquelle “ce n’est pas grave, c’est la vie, la planète s’en portera mieux” ». Même sous-texte écolo chez Jim Jarmusch, dans The Dead Don’t Die (2020) : le zombie est une catastrophe naturelle qui met en relief les dysfonctionnements de l’ultra-capitalisme.

Au fil du temps, les zombies semblent avoir refermé leurs mâchoires sur deux visions du monde, qui se livrent un combat sous leurs dents acérées. D’un côté, un univers occidental « obsédé par les frontières, la peur de l’autre, qui montre un Américain tout-puissant, figure unique du bon, face à des hordes d’individus sans nuances cherchant à le défendre », ainsi que Manouk Borzakian décrit les héros de World War Z. De l’autre, des humains en souffrance, qui cherchent, dans un monde hostile, de nouvelles façons de survivre.

Zombie-comédie

Étonnamment, le zombie offre aussi un terrain propice à la comédie. Créature exutoire par excellence, conjurant à la fois notre peur de la mort et notre peur de l’autre, il se tient à l’endroit où l’horreur rencontre l’absurde. Déformés, grotesques, ces ex-humains maladroits peuvent aussi nous faire rire, désamorçant nos inquiétudes.

Plus c’est idiot et gore, mieux c’est : en témoignent les nanars tels que le cultissime Braindead, réalisé par Peter Jackson en 1992, dans lequel un « singe-rat » rapporté d’une île exotique (on apprécie le petit coucou aux origines du genre) transforme, entre autres, une grand-mère en monstre sanguinaire.

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Rabelaisien à souhait, le zombie est aussi le lieu de toutes les offenses au bon goût, et l’on se vautre joyeusement dans la scatologie et le gore (le sommet du genre est atteint par la série anglaise Dead Set, filmant des acteurs et actrices de télé-réalité enfermés dans le décor de leur show, témoins de l’effondrement du monde, qui finira par gagner leur sanctuaire.) On croisedes zombies moutons (Black Sheep, 2006), des zombies nazis (Dead Snow, 2009), des zombies hispaniques (Juan of the Dead, 2011), des zombies à la maison de retraite (Cockneys vs zombies, 2012), et même, tenez-vous bien, des zombies (plutôt pas mal, d’ailleurs) à la sauce Jane Austen (Orgueil et préjugés et zombies, 2016).

Mais la zombie-comédie n’est pas un sous-genre : elle a donné lieu à une ribambelle de succès hollywoodiens. Bienvenue à Zombieland et Retour à Zombieland, réalisés par Ruben Fleischer en 2009 et 2019, dans lesquels une bande d’adolescents en errance dans une Amérique zombifiée connaissent l’amour et l’aventure sur un air d’ironie désabusée ; l’extraordinaire Shaun of the Dead (2005), dans lequel deux bons losers londoniens cherchent à fuir l’épidémie en se carapatant dans leur pub préféré, ou encore le très mignon Warm Bodies (2013), de Jonathan Levine, qui met en scène un zombie tombant amoureux d’une humaine…

Et si l’on devait n’en garder qu’un, ou se familiariser avec le genre ? Il faut voir le chef-d’œuvre The Battery (2012), bijou de spleen et de poésie, tourné en seize jours, avec un budget de 6 000 dollars, par Jeremy Gardner. Deux jeunes hommes errent côte à côte dans une Amérique envahie de morts-vivants, marquée par la violence des survivants, dans un poignant tourbillon d’émotions. Qui aurait cru que les zombies avaient aussi le pouvoir de nous faire aimer la vie ?


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