Le voile des unes, celui des autres

Rojiar, six ans, scrute son apparence. Pour aller à l’école, un foulard doit désormais couvrir ses oreilles, ses épaules et sa poitrine. Au tout début, c’est l’engouement qui prime. L’amorce d’un nouveau chapitre. Un signe de maturité. D’autant qu’à l’extérieur du foyer, le voile est glorifié comme un symbole d’élévation. « Une sorte de privilège », décrit la trentenaire à L’OLJ 28 ans plus tard. Celle qui a grandi sous la République islamique d’Iran se remémore combien la société l’a toujours encouragée à faire preuve de « pudeur ». Mais très vite, l’enthousiasme laisse place au rejet. L’attrait pour la nouveauté s’efface. Ne reste que le fardeau. « C’était tellement difficile de maintenir le voile droit que je devais le porter avec un élastique autour du menton. Cela irritait ma peau », se souvient-elle. Elle veut courir et jouer. Son foulard la retient. « Il me pesait physiquement et mentalement. »

Son très jeune âge lui laisse tout de même quelques années de répit. Pour échapper à l’objet honni en dehors du cadre scolaire, elle se fait couper les cheveux très court et porte des vêtements « masculins ». Une parade qui lui permet, après ses leçons, de jouer au foot ou de faire du vélo avec les garçons. Mais dès le lendemain, il faut affronter la réalité crue. Sur le chemin de l’école, ce qui lui est imposé ne s’impose pas à eux. Et bientôt, sa seule sortie de secours sera elle aussi condamnée. La puberté pointe le bout du nez. « Comme je ne pouvais plus cacher mes formes, je devais à présent porter un long manteau et un foulard en toute circonstance. » Chaque matin, ses parents doivent faire des pieds et des mains pour la convaincre de se soumettre au même rituel. « J’ai fini par accepter, mais je profitais de chaque opportunité pour me rebeller, pour laisser quelques mèches de cheveux apparaître », raconte Rojiar.

À quatorze ans, l’adolescente est arrêtée. Motif ? Ses chevilles, beaucoup trop visibles selon les critères du régime. Elle est détenue quelques heures avant que son père ne vienne la récupérer. L’expérience est traumatisante. « Ce sont des choses qui vous écrasent. Pendant des jours, j’ai eu peur de sortir de chez moi », confie cette native de Sanandaj, dans la province du Kurdistan iranien. La même région d’origine que la jeune Jina (Mahsa) Amini, 22 ans, morte en détention le 16 septembre dernier. Le régime évoque une crise cardiaque. Ses parents soulignent des traces de coups. Trois jours auparavant, elle avait été arrêtée par la police des mœurs pour avoir prétendument enfreint le code vestimentaire islamique ordonné aux femmes. Mais au lieu de semer l’effroi, le martyre de Jina Amini l’érige en icône de toute une génération étouffant sous le poids d’un régime semi-théocratique autoritaire et corrompu dont les cibles privilégiées sont les femmes, d’une part, les minorités ethniques, de l’autre.

Jamais, en quarante ans, des manifestations d’une telle ampleur n”avaient eu lieu dans le pays.

Liberté

Depuis la révolution islamique en 1979, le voile est devenu l’emblème visible du contrôle du corps des femmes dans l’espace public et, à travers elles, de toute la société. Brûler le voile au vu et au su de tous, comme le font nombre d’Iraniennes depuis le décès de leur concitoyenne, c’est d’abord s’attaquer à la sacralité du pouvoir du guide suprême et des gérontocrates aux commandes plutôt qu’à Dieu ou à l’islam. « Le soulèvement n’est pas antireligieux. Il y a des gens religieux, des femmes qui gardent leur voile parmi les contestataires », insiste Iyta*, 34 ans, doctorante à Toulouse, dans le sud de la France. « Dans le slogan le plus célèbre –”Femme, vie, liberté” –, la liberté est celle de choisir son mode de vie. »

En 2018, Iyta trouve le moyen de quitter l’Iran, en quête d’un horizon politique plus clément. « Je voulais savoir ce que cela faisait d’être une femme dans un pays libre », dit-elle.

Organisation de manifestations ou de chaînes humaines, elle se mobilise aujourd’hui activement pour soutenir celles et ceux qui luttent là-bas. « Quand tu n’as même pas le droit de choisir comment te vêtir, tu peux difficilement oser réclamer d’autres droits, s’insurge Iyta. Nous sommes traitées comme des citoyennes de seconde zone. »

Rojiar, elle, vit au Royaume-Uni depuis ses 16 ans. L’histoire de sa famille est marquée au fer rouge par la brutalité du régime. Son grand-père, son oncle et sa tante ont tous été exécutés dans le sillage de la révolution. D’autres parmi les siens ont pris la route de l’exil. La minorité kurde, près de 10% de la population iranienne, est représentée à hauteur de 50 % dans les prisons du pays.

Après des années dans les geôles du pouvoir, le père de Rojiar obtient le statut de réfugié politique en Europe. En Angleterre, la jeune femme découvre un univers tout autre. Une fois le voile enlevé, il lui faut un peu de temps avant de puiser en elle la confiance nécessaire pour choisir ses vêtements, s’affirmer. « Je n’avais jamais été à l’école avec des garçons, et je trouvais la mixité à la fois fascinante et terrifiante », confie-t-elle. « J’étais tellement timide, et il ne m’était pas du tout naturel de devenir amie ou même de discuter avec une personne du sexe opposé. J’avais été élevée dans un environnement où nous étions constamment séparés ! Et jusqu’à aujourd’hui, je peux facilement me sentir gênée. »

Victimes

En France, là où vit Iyta, le soulèvement iranien a rapidement suscité l’intérêt d’une partie des élites politiques et médiatiques. Si certains tentent de le comprendre en l’ancrant dans son contexte local, d’autres semblent l’analyser à travers un prisme franco-français. Forcément, dans l’Hexagone, des voiles qui flambent ne peuvent pas passer inaperçus. Le pays nourrit une véritable passion pour le couvre-chef des musulmanes. Proche de la psychose collective. Non pas que le racisme y soit plus développé qu’en Angleterre ou aux États-Unis. À l’orée des années 2000, les attentats du 11-Septembre ont auguré d’un tournant dans l’ensemble du monde occidental avec la consolidation progressive d’un « problème musulman ». Petit à petit, les communautés musulmanes sont érigées en potentiels « ennemis de l’intérieur ». L’atmosphère y est propice. Les attaques jihadistes se multiplient. S’y conjuguent des angoisses identitaires en tout genre liées à la mondialisation néolibérale, à l’immigration et à un sentiment de dépossession politique instaurant un climat de défiance généralisée vis-à-vis des médias et des gouvernants. En France cependant, la question du voile ne relève pas d’un chapitre au sein du livre consacré à l’islam, mais presque du livre lui-même.

Depuis l’affaire des foulards de Creil en 1989 et plus tard, du vote en 2004 d’une loi pour l’interdiction des signes ostentatoires à l’école, les polémiques se suivent et se ressemblent. « À partir de 2004, on n’a cessé d’étendre le champ d’interdiction du fait musulman dans la société française », souligne Maria, juriste et militante contre l’islamophobie. Âgée de 29 ans, cette Française d’origine algérienne porte le voile depuis qu’elle en a 13 et assure l’avoir fait par choix. Sa mère n’y était d’ailleurs pas favorable. Par peur des préjugés, mais aussi des discriminations sociales et professionnelles qu’ont subies trop de femmes. Le père de Maria, croyant et pratiquant, craignait de son côté qu’elle ne saute le pas sans réelle conviction. « Tu es sûre ? Ce n’est pas un jeu. Ce n’est pas quelque chose que l’on met et retire facilement », la prévient-il.

Maria est pourtant déterminée. À l’époque, elle vient d’intégrer la prière à son quotidien et commence à suivre des cours de religion. « Le hijab, c’était pour moi l’étape d’après, confie-t-elle. J’ai ressenti ce besoin à un moment où j’étais en train d’évoluer dans mon cheminement spirituel. » Les prémices d’un parcours qui lui permettra d’assister aux premières loges à un spectacle dont elle et des milliers de coreligionnaires se trouvent, de surcroît, être les actrices principales. Des héroïnes – à leur insu – dont tout le monde parle, mais à qui l’on donne rarement la parole. Des figures que l’on érige un jour en victimes auxquelles la République doit porter secours en les tirant des griffes de leur père ou de leurs frères. Et, le lendemain, en pernicieuses citoyennes qui, sous les oripeaux du « libre-choix », chercheraient à promouvoir telle ou telle forme d’islamisme – terme devenu fourre-tout évoquant dans l’imaginaire collectif toute manifestation visible d’islamité quand bien même serait-elle dénuée d’ambition politique.

« Les islamophobes pensent qu’on est toutes les mêmes. Or, nous avons des visions de la politique et de la religion qui sont différentes. Nous nous ne nous passionnons pas pour les mêmes choses, tance Maria. Mais quoi que l’on fasse, nous sommes réduites à un même groupe homogène. »

Négation

Maria vit ses premières années en voile dans la France de Nicolas Sarkozy. Une France nerveuse, déboussolée par une multiculturalité qui interroge les normes juridiques et sociales de son cadre laïc et prise de court par la vitalité d’une religion musulmane pratiquée par des jeunes, insupportable offense à son catholicisme vieillissant. Tous les soirs en rentrant du collège, Maria doit subir les insultes d’une dame qui fait le pied de grue devant le lycée privée d’à côté, là où elle a inscrit sa progéniture. En voiture, elle tentera un jour d’écraser l’adolescente.

Le mandat présidentiel est alors marqué par la mise en place d’un ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale. Et, selon ses pourfendeurs, par la libération de la parole raciste. Un grand débat est lancé : qu’est-ce que être français ?

Progressivement, la femme en hijab se mue en incarnation suprême de l’altérité à travers une rhétorique aux relents souvent conspirationnistes. Le voile serait ainsi l’emblème d’une négation de l’identité française pour une partie de la droite. De la République laïque pour une partie de la gauche. Une prise d’assaut qui commencerait à l’école publique, temple historique de ses idéaux, lieu d’émancipation par le savoir et la raison qui suppose sa sanctuarisation. Et donc sa protection des influences religieuses. C’est-à-dire, au XIXe siècle, de l’Église. Et aujourd’hui, d’une réaffirmation identitaire islamique qui ravive un anticléricalisme très spécifique à la France. Et qui, vu de l’étranger, peut surprendre par sa virulence. En témoignent les récents appels du gouvernement à faire preuve de vigilance vis-à-vis des tenues religieuses « par destination ». Pour contourner les réglementations de la loi de 2004, des jeunes porteraient ainsi des vêtements qui ne sont pas forcément religieux, mais auxquels ils attacheraient une signification qui l’est.

« Quand on parle de tenues religieuses par destination, on sonde les cœurs et les esprits de jeunes lycéennes. Il ne s’agit plus seulement d’une police ultralaïque qui dicterait comment se vêtir, mais aussi d’une police de la pensée, dénonce Maria. Si tu es musulmane et que tu es voilée en dehors du lycée, cela veut dire que la robe longue que tu portes à l’école achetée chez Zara ou H&M – comme celle de tes amies – est louche dans ton cas. »

En France, le foulard a longtemps divisé toutes les familles politiques – à l’exception de l’extrême droite – et constitue aujourd’hui une ligne de fracture parmi les féministes. Peut-on se voiler par choix ? Le voile est-il nécessairement un signe de soumission ? Peut-on défendre les droits des femmes tout en portant un foulard ? Autant de questions qui feraient presque oublier la diversité des voiles, de leur signification et des trajectoires qui peuvent exister a fortiori dans une démocratie laïque.

« Le voile militant peut exister. Mais dans le contexte français, le voile est surtout porteur d’un discours identitaire », note la féministe franco-algérienne et chercheuse sur le genre Nadia Leïla Aïssaoui. « Dans certains cas, il s’agit aussi d’adhérer à une communauté plus diverse qui dépasse le cadre national, qui milite pour l’intersectionnalité. Ou encore capitaliste qui glamourise le voile, qui consomme de l’accessoire, qui arbore le foulard avec fierté et esthétisme. C’est une manière de reprendre du pouvoir sur son corps. »

Pour une partie des féministes, le hijab figure une rupture d’égalité entre les sexes. Pour d’autres, les injonctions au soulignent au contraire un désir de contrôler les corps, pas si éloigné des valeurs portées par les opposants à l’avortement ou à la contraception. Les premières considèrent que le voile imposé en Iran est celui que l’on porte en France. Les secondes que les femmes doivent pouvoir se découvrir et se couvrir à leur guise. Mais le gouffre en question n’oppose pas forcément les militantes selon leurs origines. Au contraire, il transcende ces différences, d’autant que nombre d’intellectuels, d’artistes et de figures publiques originaires du monde arabo-musulman et vivant en France ont observé avec anxiété la réislamisation à l’œuvre depuis les années soixante-dix au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Et projettent donc sur le cas français les mêmes inquiétudes. Ce retour au religieux leur apparaît comme une régression. Certains parmi eux se disent alors partisans d’une « laïcité de combat » qui viserait à faire reculer l’expression religieuse dans la sphère publique quand d’autres l’estiment discriminante et liberticide. « Le sujet du hijab est extrêmement complexe à mon sens. Et jusqu’à présent, il m’est très difficile de déterminer ma position », lance Maya al-Rahabi, féministe syrienne, en France depuis cinq ans. « Comment concilier ma vision du voile comme symbole sexiste – cette idée que le corps de la femme est une source de fitna et qu’il faut le couvrir – et la liberté de chaque être humain de se vêtir comme il le souhaite ? »

Selon Nadia Leïla Aïssaoui, « comparer la situation en France où une génération commence à se voiler à la situation en Iran où le voile est le symbole tangible de l’hégémonie d’un pouvoir relève de raccourcis faciles occultant entre autres le fait que la question en France s’inscrit en partie dans la continuité du passé colonial, d’un côté, et la mise en échec de la lutte antiraciste, de l’autre ». La sociologue rappelle que tout au long des années 80, des franges significatives parmi les descendants d’ex-colonisés ont cru en la République et ont appelé de leurs vœux à l’intégration de leur histoire dans le récit national. En vain. « À force de refus et de renvoi à sa communauté, comment ne pas y retourner et affirmer sa présence de manière identitaire ? »

Indigènes

La centralité du voile dans le discours dominant fait aussi écho au cortège de représentations orientalistes qui ont accompagné la colonisation en Afrique du Nord, notamment en Algérie, où l’exploitation sexuelle a été érigée en système. Tantôt la femme indigène est dépeinte nue, tantôt habillée d’un « haïk » lui couvrant le visage. Vêtue ou dévêtue, la musulmane figure alors un univers lascif, loin d’une morale bourgeoise dont les épouses françaises restées en métropole sont les gardiennes. La conquête des territoires doit passer par celle des corps. « Les Arabes nous échappent parce qu’ils dissimulent leurs femmes à nos regards », déclare en 1840 le général Bugeaud, gouverneur d’Algérie. En 1958, des cérémonies publiques de dévoilement sont savamment orchestrées par le 5e bureau d’action psychologique en pleine guerre d’indépendance algérienne. Le voile est alors le symbole du caractère insaisissable de la société indigène aux yeux du colon. « L’émancipation des femmes musulmanes » devient une arme discursive pour lutter contre l’homme algérien. Un projet dont les répercussions sont encore visibles aujourd’hui.

La femme voilée représente ainsi « l’antibeurette ». Dans les années 80, la figure de la « beurette » – terme utilisé pour qualifier les Françaises nées en France de parents maghrébins – émerge en effet comme un cœur à prendre pour la République, qui, à travers elle, espère conquérir sa famille. Elle est le visage de l’intégration, la frimousse qui doit stimuler l’ego d’un certain messianisme républicain. Mais il suffit aujourd’hui d’une recherche rapide sur internet pour comprendre que les projections qui y sont associées dans l’imaginaire collectif sont devenues presque exclusivement pornographiques. En filigrane, le port du voile est interprété comme une remise en cause de la promesse émancipatoire républicaine : l’ascension sociale ne se traduit pas forcément par une séparation avec le milieu d’origine. Le voile au travail ne posait ainsi pas débat quand il ne concernait que des professions peu valorisées socialement : l’entretien ménager, le soin apporté aux enfants ou aux personnes âgées. « L’émoi est apparu quand des femmes voilées ont voulu intégrer les sphères culturelles, économiques et politiques, analyse Nadia Leïla Aïssaoui. Il y a dans le fond un refus de partager la citoyenneté et l’égalité avec une population toujours considérée comme indigène. »

Un clivage qui n’est toutefois pas propre à la France et qui se retrouve dans de nombreux pays à majorité musulmane, comme la Turquie, État laïc dont la complexité des rapports sociaux est mise en évidence dans la série « Ethos » (« Bir Baskadir » en turc) à travers, notamment, la relation tissée entre une jeune femme de ménage voilée habitant dans la banlieue lointaine d’Istanbul et une psychologue aisée, laïcarde et citadine qui a en horreur les conservateurs, s’inquiète de leurs gains politiques et dit se sentir davantage chez elle au Pérou que dans son propre pays. « Au fond, c’est la question de l’altérité qui se pose. On a souvent tendance à penser que son propre schéma est le plus valable et qu’il devrait l’être également pour l’autre », résume Nadia Leïla Aïssaoui. Lara* n’est pas issue d’un milieu populaire. Mais cette condescendance, elle la connaît bien. Ses grands-parents ont quitté le sud du Liban pour Beyrouth dans les années 60. Peu pratiquants au départ, ses parents se tournent vers la religion dans le sillage de la révolution islamique iranienne en 1979. Dans la famille élargie, sa mère est la première à porter le voile. Quant à Lara, elle arbore son foulard depuis ses huit ans. Il fait partie d’elle. Elle l’interprète comme la préservation de son lien avec Dieu.

Quand il a été question d’aller étudier au Royaume-Uni, ses amis l’ont mise en garde : en Europe, l’islamophobie bat son plein. Mais Lara est allée à bonne école. Les remarques les plus blessantes, c’est au Liban qu’elle les a subies. Et de la part de musulmans. « Longtemps, l’idée dominante a été que les filles voilées n’étaient pas vraiment distinguées, qu’elles ne savaient pas s’habiller », dit-elle. Un mépris qui cache mal les faux-semblants. Car on peut être à la fois «occidentalisée » et conservatrice. « Certaines personnes ont l’air libéral en apparence, mais ne le sont pas du tout dans les faits », résume Lara. « Tu peux être mère au foyer par choix. Mais je ne vois pas en quoi tu serais plus “moderne” qu’une femme voilée qui travaille, qui est autonome, vit seule et s’engage », poursuit la trentenaire, qui pointe avec humour toutes ces hypocrisies du quotidien. Celles de ce garçon américain rencontré en Écosse qui voudrait qu’elle ôte son voile parce qu’il ferait l’apologie de « l’oppression des femmes ». Celles d’hommes de sa famille opposés au foulard, mais outrés à l’idée qu’une enfant puisse faire du vélo. Celles d’un clergé ultrarigide et déconnecté de la réalité des fidèles. Celles de féministes occidentales qui veulent appliquer leur grille de lecture à son contexte et ne comprennent rien à ses besoins. « Elles veulent que je me débarrasse de ma foi quand moi, j’aimerais que les hommes cessent d’avoir la mainmise sur l’exégèse coranique, sur le droit et la jurisprudence islamiques », explique Lara, aujourd’hui chargée de projet au sein d’une organisation de défense des droits humains.

Sorcière

Le port volontaire du voile pour des raisons spirituelles revêt une part d’intime difficile à comprendre pour le non-croyant. S’il est essentiellement évoqué aujourd’hui pour parler des musulmanes, l’injonction à se couvrir la tête précède largement l’avènement de l’islam. Symbole de soumission à quelque chose de plus grand, le voile agite l’âme de ceux pour qui la raison humaine – aussi faillible soit-elle – doit triompher de l’idée de Dieu. Parce qu’il évoque également un domptage du corps féminin, le voile contrevient en Occident aux aspirations féministes à la libération sexuelle, d’une part, à la désexualisation du corps des femmes, de l’autre.

Mais quelles que soient les éventuelles significations du foulard, la stigmatisation des femmes qui le portent relève d’une atteinte à la liberté de conscience et d’expression. Et feint d’ignorer que si le port du voile par choix est – comme le suggèrent ses pourfendeurs – un consentement à sa propre aliénation, il n’est alors que l’une des multiples manières d’asservir son corps. Et que personne, voilé ou non, ne peut se targuer d’être vierge de toute influence ; de n’agir que selon son libre-arbitre, d’évoluer indépendamment d’un contexte donné. Ce questionnement relatif à l’autonomie et à l’intégrité corporelles est toutefois moins tabou dans des démocraties – y compris lorsqu’elles deviennent de plus en plus illibérales – que sous des dictatures, où les recours pour se protéger de la violence de la société sont moindres.

Souad*, 25 ans, porte ainsi le voile depuis qu’elle a sept ans et le vit comme une « mutilation ». « C’est très difficile pour moi de le porter pour sortir », confie la jeune femme originaire d’un village très conservateur situé aux alentours de Batna, en Algérie. Longtemps durant, Souad a tenté de trouver un compromis, de porter le foulard en turban, par exemple. Mais rien n’y fait. « Dans la rue, des gens se permettaient de me toucher, de m’insulter. Un jour, des gosses sont même allés jusqu’à me lancer des cailloux, dit-elle. Je me sentais comme une sorcière qui finirait par être réduite en cendre. »

Dans le monde arabe, la réislamisation remonte aux années 70. « À partir des années 50, avec les premières vagues de décolonisation, les élites ont nourri la conviction que le progrès dans la région devait emprunter quelques idées à l’Occident, notamment dans le domaine de la laïcité », analyse Maya al-Rahabi. « Mais la défaite de 1967 a asséné un coup aux nationalismes arabes, et les partis de gauche n’ont pas réussi à susciter un espoir qui soit à la hauteur des ambitions des peuples », poursuit-elle. Un vide dont différents courants autoritaires issus de l’islam se sont emparés.

S’il a pu revêtir un aspect contestataire face à des régimes ultrarépressifs, le voile relève surtout aujourd’hui d’une norme sociale. « C’est devenu une forme de convention pour avoir la paix. Pour les classes sociales défavorisées, cela leur permet de ne pas rentrer dans le mode de consommation, commente Nadia Leïla Aïssaoui. Pour d’autres, c’est une mode déclinée en modèles et couleurs variés, et qui plus est, donne la possibilité d’accéder à la sphère publique en toute liberté. »

Sofia, originaire d’un village en Kabylie, fait partie de ces femmes qui se sont voilées pour qu’on les laisse tranquilles. Parce que ses parents sont divorcés, parce qu’elle perd son père à 16 ans, elle se retrouve très jeune sans protection paternelle, soumise aux brimades de ses oncles et du qu’en-dira-t-on. « Tout le monde autour de moi s’est mis à me donner des ordres, se souvient-elle. On me traitait de catin à tort et à travers. »

Pour surmonter la médisance, elle veut faire bonne figure. Être ce que l’on appelle « une fille bien ». « En Kabylie, la religion n’a pas eu autant d’impact que dans les zones arabophones. Mais nous avons des traditions très fortes et des codes sociaux marqués », confie-t-elle. Perdue et tyrannisée, Sofia se tourne alors vers Dieu, incitée en ce sens par les livres qu’elle emprunte à l’imam du coin et par la télévision satellite. Avec un accès facilité à de nombreuses chaînes arabes, elle trouve des réponses simples à ses questions compliquées. « Il n’y avait pas d’espace pour le doute ou encore la critique », dit-elle.

Un beau jour, elle décide de se couvrir la tête. Juste un foulard venu dans un premier temps se greffer à ses tenues habituelles. Mais progressivement, celles-ci sont remplacées par une abaya. Passionnée depuis toujours par les arts, Sofia adopte un mode de vie au sein duquel la musique est bannie et veut prêcher la bonne parole.

Mais à la maison, cette ferveur religieuse ne change rien aux dynamiques familiales. Finalement, son voile ne la prémunit de rien. Et Sofia assiste, impuissante, à l’acharnement de la société contre sa mère et sa belle-mère qui doivent, en femmes seules, subir les quolibets des voisins. De son côté, elle est écartée de la succession de son père.Deux à trois fois par an, Sofia accompagne sa mère à l’hôpital psychiatrique où elle découvre « des souffrances de femmes terribles ». Des épreuves qui, conjuguées à son militantisme pour l’environnement et les droits humains, la poussent à remettre ses certitudes en question, encouragée dans cette voie par la découverte des écrits de la féministe égyptienne Nawal el-Saadawi et par le combat de l’activiste saoudienne Loujaine al-Hathloul.

C’était un samedi. Elle avait 25 ans. Elle venait d’être chassée de chez elle par ses oncles après une énième confrontation. Elle vivait à l’internat des Beaux-Arts, là où elle faisait ses études. Très calmement, Sofia s’observe dans le miroir. « Ce reflet-là, avec le voile, il ne me représente plus et je ne le représente plus », se-dit-elle. Elle retire son foulard, défait ses cheveux et s’en va. « La sensation était indescriptible. J’en ai eu les larmes aux yeux. C’était bizarre de les sentir voler comme ça, librement. »

*Les prénoms ont été modifiés à la demande des principales intéressées.

Rojiar, six ans, scrute son apparence. Pour aller à l’école, un foulard doit désormais couvrir ses oreilles, ses épaules et sa poitrine. Au tout début, c’est l’engouement qui prime. L’amorce d’un nouveau chapitre. Un signe de maturité. D’autant qu’à l’extérieur du foyer, le voile est glorifié comme un symbole d’élévation. « Une sorte de privilège », décrit la…

x