Le Nouvelliste | Technologie et loi de puissance en Haïti

“Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”


François Rabelais, 1532


“On estime à environ 550 millions le nombre d’armes à feu actuellement en circulation. Autrement dit il y a un homme sur douze qui est armé sur cette planète. La seule question c’est… comment armer les onze autres ?”


Nicolas Cage dans Lord of War, 2005


Le test du crayon est un petit exercice capable de mettre en relief rapidement de curieuses anecdotes en facilitant, par son simple application de dresser de façon quoique sommaire, un portrait de la nature des rapports liant nos sociétés à la science et aux technologiques contemporaines. Ce test consiste tout bonnement à laisser tomber un crayon par terre et à demander aux gens présents à cette expérience d’expliquer brièvement la raison pour laquelle le crayon n’est-il pas resté plutôt suspendu dans les airs ou encore pourquoi malgré le lancement du crayon vers le haut, il finit tout de même par tomber sur le sol ? Nous sommes bien curieux de savoir quelle allure épouserait les résultats qui découleraient d’une telle expérience, cependant d’aucuns peuvent aisément spéculer d’avance que les réponses à ce test auraient grandement varié des siècles et des millénaires auparavant ; chaque religion, chaque culture, chaque bande ou tribu aurait essayé de fournir des explications différentes ayant un rapport quelconque aux dieux, aux esprits ou aux ancêtres.


La singularité de l’époque moderne est l’unité apportée par la pensée scientifique dans la compréhension et l’explication des phénomènes naturels et de presque tous les phénomènes sociaux observables. Rares sont les coins de la pensée scientifique où l’observation de certains mécanismes demeurent encore sujets à des interprétations complexes et mystérieuses hors de la portée du grand public pour l’instant[1] (quantum mechanics, boson de higgs, AI). À l’échelle du globe, le progrès technologique représente, par excellence, l’élément le mieux abouti du rayonnement de cette pensée ; Les révolutions industrielles et agricoles des siècles précédents, l’expansion gigantesque du commerce international au courant des années 1960 et la révolution numérique au début des années 1980 et désormais en constante itération depuis 2010, toutes s’y réfèrent. Ces avancées technologiques ont bouleversé aussi spectaculairement quasiment tous les repères sociopolitiques, économiques, écologiques et anthropologiques connus cependant jusqu’ici. Les enjeux soulevés sont tels, qu’il serait dangereux et mal venu pour une société de faire l’économie de ces variables qui influencent déjà nettement depuis un certain temps beaucoup plus les différentes trajectoires possibles pour les générations actuelles et futures que les référentiels culturels, identitaires et historiques passés respectifs des peuples.  


Face à ces constats, le risque est bien souvent de se laisser emporter par le religieux, l’émotionnel, le tragique ou le caricatural évitant ainsi de faire un bilan réaliste et rationnel de ce à quoi nos limites humaines se heurtent effectivement aujourd’hui. De telles dispositions superficielles tendent généralement à favoriser une sur-réaction face aux  effets de vague visibles sur le court terme et à sous-évaluer les véritables courants de fond qui évoluent lentement mais surement sur le temps long. Pour reprendre André Malraux : « l’homme sait que le monde n’est pas fait à son échelle mais il aurait souhaité que ce soit le cas». Parmi l’une des plus étranges manifestations de la réalité qui refuse à l’homme ce souhait, la loi de puissance en est une de première importance. Elle aide à expliciter la nature des rapports disproportionnels extrêmes qui existent entre au moins deux phénomènes ou deux quantités. Par exemple, le nombre stratosphérique de records établis par un petit nombre d’athlète sur une période relativement courte pour quelle que soit la discipline sportive est l’une des expressions bien connues de cette loi[2], de même, ce phénomène où on constate qu’une toute petite poignée d’entreprises dans le secteur de l’économie digitale arrive incroyablement à se tailler la part du lion des capitalisations en bourse estimées à des milliers de milliards de dollars en est une autre[3] ; lors de l’éclatement de la très récente pandémie, une étude anglaise s’est servi de cette loi pour démontrer qu’une fraction mineure d’individus (~10%) semblait être à l’origine de 80% des transmissions du virus sars-cov-2 au sein de la population[4] ; l’effet papillon par ailleurs, est un concept extrêmement intéressant très proche de la loi de puissance développé durant ces dernières années en théorie du chaos. La loi de puissance s’invite de même dans le domaine de la criminologie : Pour une agglomération urbaine donnée, une toute petite proportion de la population est à l’origine de la majorité des actes criminels au sein de cette agglomération et la majeure partie de ces actes sont surtout commis répétitivement par un tout petit groupe dans l’ensemble des criminels[5]. La variable technologique peut devenir, en ce sens, un vecteur spectaculairement dangereux ou bénéfique, c’est selon, dans la mesure où elle permet aux phénomènes sensibles à la loi de puissance de se réaliser pleinement une fois que les conditions initiales sont activées. Ces lois ne reconnaissent pas de moyenne, pas de milieu, pas de juste mesure, avec elles, on ne peut prévoir que très difficilement le cours que peut prendre les évènements.  Des tensions politiques, communautaires et identitaires entre des adolescents turbulents qui auraient pu être contenues, à l’âge de pierre, par la simple présence dissuasive d’un adulte plus avisé se dégénèrent ainsi en des explosions de violence à grande échelle déstabilisant gravement des communautés entières, rendant atrocement violent, désespérant et misérable une société ayant en son sein quelques âmes perdues ici et là dotées d’armement dont la sophistication repose, depuis l’invention de la poudre à canon, sur près de deux mille ans d’amélioration.


En regardant donc l’Histoire comme un enchainement d’intentions, bonnes ou mauvaises, de l’homme envers son environnement et son prochain, les technologies contemporaines ne font en effet que catalyser le déroulement de celle-ci en enlevant plus rapidement les barrières qui gênent les passages à l’acte soit vers le meilleur ou vers le pire des scénarios possibles. Malheureusement, les intentions en cours sur cette partie de l’ile semblent indiquer que nous sommes plutôt engagés dans une course vers le pire. Nous entretenons historiquement une relation anarchique avec les avancées technologiques, l’électricité au 21ème siècle demeure encore un luxe pour la population, les infrastructures de communication et de transport sont à un niveau lamentable, l’échec patent du transport ferroviaire en Haïti, une technologie vieille de 200 ans, est par exemple un marqueur incontestable du ratage industriel et scientifique qui caractérise notre retard de développement. Cette relation d’anarchie culmine aujourd’hui, d’une part, avec l’effondrement de notre environnement politique, économique et sécuritaire ruiné par le trafic diluvien d’armes et de munitions de guerre de haut calibre pour un pays aussi pauvre et d’autre part, avec le désarçonnement de nos repères psychologiques et moraux rudement mis à l’épreuve par le trafic d’images, de sons et de scènes de décadence insoutenables véhiculées par nos smartphones dotés des microprocesseurs de dernier cri.


Les conséquences de ce double trafic sont effroyables, la fuite des cerveaux (brain drain) en est parmi les plus regrettables et les plus visibles, elle est cependant intelligible : la rude concurrence à laquelle se livre les grandes multinationales, les Etats et les instances internationales pour renouveler et entretenir leurs pools de compétences cognitives[6], les besoins incompressibles en ressources humaines nécessaires pour maintenir les infrastructures industrielles, technologiques et informationnelles modernes en état de marche, les conséquences économiques annoncées d’un déclin démographique global et déjà très prononcées dans les pays industrialisés[7] animent tous, entre autres éléments, des mouvements de migration d’un capital cognitif très convoité par les sociétés vieillissantes. En 2019, environ 85% des diplômés haïtiens évoluaient à l’extérieur du pays[8]. À tous les niveaux, le pays ne forme même plus ses membres, à côté des exportations traditionnelles de longue date vers l’Amérique du Nord et l’Europe de l’Ouest, ils sont de plus en plus nombreux à étudier et à s’exercer en République Dominicaine, en Amérique latine, en Afrique du Nord et en Asie, il n’y a que l’Océanie dont on en n’a pas encore couramment entendu parler. Les forces de pression à la fois internes et externes sont toutes en place pour faciliter au maximum ce véritable dépouillement des Etats en déliquescence (failed states) où Haïti figure toujours parmi les plus mauvais élèves[9]. Si nous faillissons collectivement au test du crayon au tournant de cette décennie, si notre société persiste dans son incapacité à comprendre et anticiper les conséquences sociales, économiques, culturelles et anthropologiques qu’entrainent ces incessants transferts de technologies venant d’autres sociétés plus stables où elles sont déjà plus ou moins maitrisées, nous risquons d’être complètement ensevelis sous ce bourbier dans lequel nous sommes actuellement coincés.


Chaque mauvais pas dans l’adoption des technologies contemporaines surtout celles conçues pour les conflits armés, ne sera en réalité qu’un véritable saut vers une ossification des structures de prédation traditionnelle, un renforcement des rapports d’oppression entre l’État et la Nation et un accroissement de la pauvreté et des inégalités à des niveaux proprement impensables. Une rapide réorientation dans l’utilisation des technologies auxquelles notre société se frotte au profit de la stabilité institutionnelle et l’équité sociale s’impose donc à terme comme un élément d’urgence nationale à prendre en considération le plus vite que possible. Sans plus tarder, nous devrons accorder la priorité au rattrapage de notre long retard techno-industriel tout en soutenant la dynamisation d’un écosystème entrepreneurial local authentique et l’émergence de nouveaux modèles de leadership sur le plan sociopolitique capables d’anticiper et de maitriser les enjeux des technologies émergentes pour les années à venir.


Sinon, le triste spectacle est de voir un pays ruiné avec des communautés rurales livrées à elles-mêmes et des zones urbaines assimilables à des camps de concentration de basse intensité, mélangeant pêle-mêle des « kretyen vivan » de toute strate sociale cohabitant avec des sociopathes en puissance ayant en leur possesion d’armes à feu estimées pour l’instant à près d’un demi-million dont l’intensité de feu requerra inévitablement des interventions policières et militaires locales ou étrangères de capacité supérieure. Haïti vit spécifiquement, le long de ses passions historiques et de ses fractures sociales originelles, une crise d’adaptation à la modernité technique. Le monde n’est pas fait à l’échelle de l’homme, cela semble être de même pour la technologie, la différence de résultats est exponentielle entre dix cinglés armés de pierres et de bâtons et dix cinglés armés de semi-automatiques. La modernité technique en déroulant ses lois de puissance crée ses exigences propres qui oblige à notre société de cesser ses empoignades séculaires et de s’entendre au moins sur les éléments de civilisation qui répondront aux aspirations de bien-être de la nation haïtienne.


Usnaelo DORCELANT, Ing.-Agr, Économie & Développement Rural


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[1] www.lefigaro.fr, Le CERN dévoile le boson de Higgs, 03/07/2012


www.thehindubussinessline.com, Cracking the mystery of how Artificial Intelligence work, 10/09/2019


[2] www.lemonde.fr, Les classements sportifs obeissent a une loi mathematique, 21 /09/2012


[3] Lsa-conso.fr, Les performances hors-normes des GAFA en 2020, 17/02/2021


[4] Lavoixdunord.fr, Covid-19 : les ” super-propagateurs”, ces malades qui en contaminent un maximum d’autres, 14/09/2020


[5] Graham Farrell, Crime concentration theory, Crime Prev Community, 233-248, 14/10/2015


Marcos Oliveira,  The scaling of crime concentration in cities, 11/08/2017


[6]  Olivier Babeau, Utilisation des jeux vidéo encadrée en Chine : « La guerre des cerveaux a commencé, mais nous regardons ailleurs », lefigaro.fr, 10 Mai 2021  


[7] Joel Kotkin & Wendell Cox, The Unexpected Future, We need to consider ways to reverse or at least slow rapid depopulation, quillete.com, 20 Aout 2022


[8] Worlgenson Noel, “85% des étudiants diplômés en Haïti finissent par quitter le pays”, lenouvelliste.com, 8 Mai 2019


[9] Fragile states index, download data in Excel, fragilestatesindex.org, 2022