«La (très) grande évasion», de Yannick Kergoat, un film qui «rend les coups»

C’est l’ovni de la sélection officielle du festival de San Sebastian. Le documentaire français de Yannick Kergoat, co-écrit avec Denis Robert et produit par Bertrand Faivre, est présenté hors compétition. Le choc d’une réalité crue, celle de l’évasion fiscale, au milieu du glamour d’un festival international du film. Mais démonter un système et dénoncer ses complicités n’exclut pas l’humour et une inventivité de narration et de forme. 

L’évasion fiscale est une question essentielle, au cœur de la mondialisation libérale et aux conséquences politiques et sociales importantes, voilà le postulat de base. Comment en fait-on un film ? Comment démonter ses rouages, en dénoncer les effets pervers et les complicités politiques qui la rendent possible, sans perdre au bout de quelques minutes un public néophyte ? C’est le pari du film, présenté à San Sebastian en deuxième partie de soirée mardi, mais les spectateurs ont tenu bon, ont ri et chaleureusement applaudi. C’est que le film, malgré la densité du propos et de l’information, a un côté picaresque suggéré aussi par le titre. Entre La grande évasion de John Sturges et La grande vadrouille de Gérard Oury, comment l’argent se fait la malle…

Le sujet intéresse le monde entier, les services publics sont en souffrance partout, les images de manifestations, au début du film, l’illustrent. L’Union européenne, le G20, Obama, Trump, etc, en prennent pour leur grade. « Par nature l’évasion fiscale est un phénomène mondial lié à la libération des marchés financiers et au libéralisme économique… », nous explique Yannick Kergoat. Il ne s’agit pas pour le réalisateur de désigner à la vindicte populaire tel ou tel opérateur financier, tel capitaine d’industrie ou tel responsable politique -on reconnaît au passage de nombreux Premiers ministres, de Raymond Barre à Édouard Philippe, Jean-Claude Juncker, ex-président de la Commission européenne et grand ordonnateur des prospères finances du Luxembourg ou encore Patrick Balkany recouvrant la santé à sa sortie de prison et esquissant quelques pas de danse-…. « Les exemples sont connus, on n’est pas pas dans la dénonciation » mais bien dans le démontage des mécanismes d’évasion fiscale, c’est à ce niveau que se situe le travail de documentation et d’enquête, et dans un deuxième temps d’en souligner les effets pervers, ce que Yannick Kergoat, appelle la « triple peine  » (en tant que salarié exclu des bénéfices, en tant que citoyen-contribuable et en tant qu’utilisateur de services publics dégradés) et, enfin, de dénoncer le double langage des politiques en la matière.

Un sujet politique n’exclut pas l’humour: une nouvelle forme de narration

Au départ, il y a eu l’envie de travailler sur la finance du producteur et ami Bertrand Faivre, qui avait aussi produit Ni juge ni soumise, magnifique documentaire diffusé aussi à San Sebastien en 2017. « C’est lui qui nous a réuni avec Denis Robert », poursuit Yannick Kergoat. Le projet s’est ensuite affiné. Militant des médias au sein d’Acrimed, le réalisateur a à son actif de nombreux films documentaires dont Les nouveaux chiens de garde, inspiré de l’essai critique de Serge Halimi sur les médias et encore auparavant du cri de colère de Paul Nizan (1932).

À écouter aussi : Les nouveaux chiens de garde (chronique des médias)

Mais Yannick Kergoat se revendique surtout comme monteur, avec une liste impressionnante de collaborations de Costa Gavras à Rachid Bouchareb en passant Dominik Moll pour Harry, un ami qui vous veut du bien, qui lui vaut un César du meilleur monteur (2000). Et la masse de documentation, d’informations, d’entretiens et d’images accumulées pour ce dernier film (trois ans de travail à temps plein pour moi, nous dit Yannick Kergoat), fait que seul effectivement un monteur pouvait tirer un fil narratif. Un film qui s’écrit aussi au fur et à mesure qu’il se monte, que la matière s’agrège. « Vous trouvez une archive qui vous permet de monter une scène, qui vous donne une idée pour un enchaînement », etc. Denis Robert, qui co-signe le scénario, écrivain et journaliste-enquêteur a notamment travaillé sur la question des chambres de compensation et notamment Clearstream, ce qui lui a valu de -très- longues procédures judiciaires.

Festival de San Sebastian 2022, l'équipe de "La (très) grande évasion" : Bertrand Faivre, producteur du film, Yannick Kergoat, réalisateur et Denis Robert, co-scénariste.
Festival de San Sebastian 2022, l’équipe de “La (très) grande évasion” : Bertrand Faivre, producteur du film, Yannick Kergoat, réalisateur et Denis Robert, co-scénariste. © Festival de San Sebastian

« L’idée du producteur était de trouver une forme un peu équivalente à celle des ‘Nouveaux chiens de garde’. Un film politique, avec de l’humour, un peu agressif, dont on sait qu’il y a une grammaire qui fonctionne avec le public. L’enjeu, pour moi, c’est de faire un film qui n’ennuie pas ceux qui savent -parce qu’on sait que le public majoritaire de ce genre de films sont des gens intéressés par le sujet, qui en ont une connaissance préalable -alors il ne faut pas les ennuyer- et il ne faut pas lasser à la porte ceux qui ne savent pas… Pour moi, c’est presque une position politique : le cinéma doit s’adresser à tout le monde ; si on commence à segmenter le public, on fabrique un produit. On s’adresse, avec notre point de vue et notre subjectivité, à une forme de public universel. C’est même la frontière entre cinéma d’auteur et cinéma commercial : le cinéma commercial a une cible… En plus, sur un sujet politique comme celui là, qui prétend intervenir dans l’espace public, qui intéresse le citoyen, on veut avoir le public le plus large possible… »

Mais la fiscalité est un sujet complexe, « pas immédiatement joyeux » alors il faut trouver une forme. Et outre l’humour du commentaire, très écrit, les clins d’oeil comme le petit train de l’interlude qui parlera aux boomers, l’utilisation de l’animation -avec Joris Clerté aux manettes- et ses multiples possibilités, ces grosses bulles qui mangent les petites et ces tentacules qui enserrent la planète, rendent les mécanismes des flux financiers très visuels. 

Un sujet d’ailleurs assez maltraité par les médias alors qu’il pose de vraies questions politiques, de justice sociale, poursuit Yannick Kergoat. Le film rappelle par exemple le niveau de fiscalité aux Etats-Unis imposé par Roosevelt (+90%) dans le cadre du New  Deal : l’impôt sert à empêcher les inégalités de se creuser, or celles-ci s’accroissent et le discours global sur la fiscalité la présente systématiquement comme punitive. Et comment décortiquer ces mécanismes complexes dans les formats très courts imposés par les chaînes tout info par exemple ? « Tout concourt à ce que des sujets comme celui là soient écartés ; ensuite, il y a une forme d’usure parce que l’évasion fiscale est essentiellement racontée lorsqu’il y a scandale, révélation comme au moment des Panama Papers : on en a parlé pendant un temps et puis l’intérêt du public diminue… »  Et il rend hommage au travail d’enquête de médias comme Les jours ou comme Médiapart.

Au cœur des Pandora Papers, comme pour les Panama Papers, on retrouve toujours ces cabinets d'avocats, comme Alcogal
Au cœur des Pandora Papers, comme pour les Panama Papers, on retrouve toujours ces cabinets d’avocats, comme Alcogal © AFP – LOIC VENANCE

Le cinéma, un « art de l’émancipation »

« Je ne crée pas l’information, je la transmets, et je fais un film de cinéma pour faire réfléchir et susciter la discussion », poursuit Yannick Kergoat, pour qui le cinéma -tant fiction que documentaire- est un « art de l’émancipation ». Ce film se veut aussi un « outil de débat », comme l’avait été Les nouveaux chiens de garde qui a fait l’objet de quelque 300 projections-débats, se souvient Yannick Kergoat. Et ce dernier film – qui sort en salle début décembre- sera aussi soutenu par de nombreuses associations et médias.

« La salle de cinéma est un espace public alternatif, un lieu de débat ». De nombreux films documentaires, ces dix dernières années, s’inscrivent dans cette démarche et circulent grâce à des associations ou des syndicats. On pense ainsi au documentaire La sociale de Gilles Perret (2016) sur l’histoire de la Sécurité sociale ou Les jours heureux (2013), du même réalisateur sur le CNR, le Conseil national de la résistance dont il a beaucoup été question ces derniers temps, ou encore aux films de Christian Rouaud et de François Ruffin, bien sûr.

Co-financé de façon collaborative, c’est un film qui « rend les coups », comme aime à le dire son réalisateur. La connaissance d’une question et sa dénonciation permettent de mieux s’armer contre le désespoir politique. En la matière, un film triplement salutaire.


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