La théorie du complot ou le cancer de l’esprit

Catherine Bréchignac publie « Retour vers l’obscurantisme » aux éditions du Cherche Midi.

Catherine Bréchignac publie « Retour vers l’obscurantisme » aux éditions du Cherche Midi.

©WILLIAM WEST / AFP

Bonnes feuilles

Catherine Bréchignac publie « Retour vers l’obscurantisme » aux éditions du Cherche Midi. Les outils du savoir sont à portée de main, mais les rumeurs les plus folles aussi. Sur les réseaux sociaux, toutes les paroles se valent – celles des scientifiques comme celles des pseudo-experts ou des charlatans qui s’évertuent à déconstruire la science à des fins idéologiques ou mercantiles. Extrait 2/2.

Ses amis sont réunis autour de la table et les discussions fusent en dégustant l’entrée, exprimant comment les publicités mensongères leurrent les consommateurs en vantant les mérites de tomates dites « anciennes », alors que celles qui sont vendues sont cultivées hors sol, dans de la tourbe de coco compressé, sous tentes plastiques, et proviennent d’espèces récentes. On entend que rumeurs, fake news, puis l’expression « théorie du complot » est lâché. On devrait plutôt dire hypothèse du complot. Le mot « théorie » ajoute de la confusion, il suggère que la réflexion a eu lieu établissant une doxa, à l’inverse de l’hypothèse qui incite à réfléchir et laisse ouverte l’origine du complot.

La discussion s’engage à propos des « platistes », ces personnes qui croient que la Terre est plate et dont les propos ressemblent, a priori, à une farce plutôt drôle, tant il est impensable d’imaginer qu’au XXIe siècle des humains puissent croire que la Terre est plate. Les Grecs de l’Antiquité la pensaient déjà sphérique. Au Moyen Âge les hommes instruits n’avaient pas changé d’avis. Christophe Colomb la voyait ronde puisqu’il voulait atteindre les Indes en partant par l’ouest. Lui succède l’expédition de Magellan, qui fit le premier tour du monde. Les mesures sur le mouvement des planètes, les lois de Keppler, Galilée, Newton  : depuis fort longtemps, cela ne fait plus aucun doute, la Terre est une sphère. Le mythe de la Terre plate existe cependant chez quelques auteurs qui romancent l’histoire. En 1956 se crée une société, la Flat Earth Society, sans beaucoup de succès à ses débuts. Mais depuis le déploiement des réseaux sociaux sur lesquels circulent des idées justes comme des idées fausses ou farfelues, se déploie une arborescence de propos, avec ce point fédérateur : la Terre est plate et il existe un complot généralisé de la part des agences spatiales, des compagnies aériennes et des fabricants de GPS, pour faire croire l’inverse à l’humanité entière. Ce complot, qui ne repose sur rien, pourrait être aisément ignoré, mais il est inquiétant de voir que la démarche scientifique y est remplacée par la Zetetic Method, qui consiste à « émettre à partir d’observations, des conclusions, expliquant que la perception, qui est la base du bon sens, montre que la terre est plate parce qu’on la perçoit plate ». Les sens ont à nouveau pris le pas sur la raison. Le livre électronique d’Eric Dubay, qui circule sur Internet, a été feuilleté par l’un des convives. Ce livre de 35 pages rapporte 200 Proofs Earth is not a spinning ball (200 Preuves que la Terre n’est pas une boule qui tourne), hypothèse relayée par de jolies photographies de canaux rectilignes, comme le canal de Suez, d’horizon rectiligne, de voies de chemin de fer rectilignes, de plans d’eau lisses et plats. Traduit en 20 langues, il est la bible des platistes et a réussi à faire de très nombreux adeptes qui se regroupent en réseau, se soudent en un communautarisme idéologique, rejetant toute discussion, excluant l’esprit critique. Comment la Terre pourrait-elle être sphérique puisque nous voyons la surface de l’eau plane et horizontale? Cette logique, qui semble rationnelle pour qui ignore la gravitation, montre comment une information tronquée, émanant uniquement de la vision, peut conduire à une absurdité. Nombre de partisans d’une Terre plate considèrent sincèrement ce modèle plus plausible que celui qui est enseigné dans les manuels scolaires, et le nombre de platistes ne fait que croître dans le monde. Ce livre de Dubay devrait servir non pas à nourrir une fausse opinion, mais à susciter la réflexion pour trouver où est l’erreur dans son raisonnement. Il est écrit par exemple : « Si la Terre tourne, comme il est dit, à 1609 kilomètres par heure, et qu’un avion vole dans la même direction à seulement 804,50 kilomètres par heure, il est évident que son lieu de destination sera plus éloigné à chaque minute. » La formulation « il est évident » cache l’erreur, car lorsque la terre tourne, nous tournons avec elle, l’atmosphère tourne avec elle, les avions aussi. Prenons l’exemple du train qui circule sur une voie : assis dans un train qui roule, je lance verticalement une balle en l’air, elle retombe dans ma main, et ne reste pas en arrière quand le train avance, car je suis, comme la balle, dans le référentiel du train. Face à ce livre, un autre devrait être écrit afin de débusquer les 200 erreurs qui s’y trouvent. Deux mille cinq cents ans de questionnement, de mesures, faites par des gens aussi intelligents que les hommes d’aujourd’hui, ont abouti à comprendre le mouvement d’une Terre sphérique qui tourne sur elle-même et autour du Soleil. L’histoire des sciences, qui malheureusement n’est que peu enseignée, est pourtant la meilleure formation pour ne pas laisser la raison en jachère et éviter de sombrer dans la logique de l’ignorance.

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Les théories du complot, la recrudescence du déni, de la bêtise, de la négation de la réalité pullulent sur le Web; ainsi peut-on lire : personne n’a jamais marché sur la Lune ; la Terre est plate; les virus ont été fabriqués en laboratoire pour diminuer la population mondiale; le monde est gouverné par des reptiliens; bon nombre de célébrités ont mis leur mort en scène et sont encore vivantes, où se sont-elles cachées, comment ont-elles réussi à disparaître aux yeux des autres pour repartir vers de nouveaux horizons? Ce qui est compris ne captive personne, seul le mystère, l’inconnu plaît, intrigue. Le pourquoi, qui est du domaine de la philosophie, attire, le comment, qui est de celui de la science, sombre vite dans l’utilitaire. Certes, chacun d’entre nous a une tendance spontanée à imaginer des causes qui sont à l’origine d’un évènement ou d’un fait de société, quel qu’il soit, à les attribuer à un groupe caché qui œuvre pour ses propres intérêts, à y ajouter quand l’opportunité se présente un peu de paranormal, qui est plus alléchant qu’une démonstration. La raison est là pour nous empêcher de partir à la dérive. Il arrive cependant que certains croient à la théorie du complot avec une foi inébranlable. Ils sont imperméables au dialogue, et défendent leur position avec une telle véhémence que rien ne peut leur faire entendre raison. L’autopersuasion est beaucoup plus robuste que le raisonnement. Cette déviance de la pensée est un véritable fléau, un problème d’éducation crucial dans notre monde où toutes les opinions circulent et où les idées les plus insensées captent l’attention des plus vulnérables. C’est le cancer de l’esprit.

Extrait du livre de Catherine Bréchignac, « Retour vers l’obscurantisme », publié aux éditions du Cherche Midi

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