« La Passagère », film testament du Polonais Andrzej Munk, à revoir sur grand écran

Liza (Aleksandra Slaska) dans « La Passagère » (tourné en 1961, sorti en 1963), d’Andrzej Munk.

Andrzej Munk émerge dans le dégel poststalinien comme une des grandes figures du nouveau cinéma polonais, aux côtés d’Andrzej Wajda, Wojciech Has, Jerzy Kawalerowicz. La sentence est parfaite pour un dictionnaire du cinéma, mais on n’engagera pas un euro sur le fait qu’elle parle à grand monde en France, où son œuvre demeure méconnue. Et pour cause. Mort en 1961 à 40 ans dans un accident de voiture, alors même qu’il tournait ce qui deviendra son dernier film, La Passagère, Munk est le fantôme élégant et grinçant du cinéma polonais. Formé à l’école de cinéma de Lodz à la Libération, ce surdoué enchaîne les documentaires dans la ligne réaliste socialiste avant de passer en 1956 à une fiction qui les désosse. Dans les quatre ans qu’il lui reste à vivre, il signe Un homme sur la voie (1956), Eroica (1958), De la veine à revendre (1960).

Dans l’attente sans cesse déçue de les revoir en salle un jour en France (on peut toutefois les trouver en DVD chez le précieux éditeur Malavida), il est assez simple de les décrire. A l’inverse de Wajda, qui ne cesse, dans quelques films sublimes au demeurant, de célébrer le romantisme lyrique et sacrificiel de la nation, Munk, se situant de l’autre côté du miroir polonais, n’aime rien tant que de trivialiser la tragédie, par la distanciation, l’absurde, le grotesque. Peut-être fallait-il avoir vécu caché comme juif à Varsovie durant la guerre – soit dans un abandon absolu de toutes les forces en présence – pour s’offrir cette largesse. L’hitlérisme, le stalinisme, l’héroïsme, le stoïcisme passent chez lui à la casserole d’une histoire que personne ne célèbre, celle des perdants. On n’ira pas chercher plus loin, s’il n’y en avait qu’un, le maître venu de Pologne du jeune Roman Polanski.

Munk est le fantôme élégant et grinçant du cinéma polonais

Le cas « La Passagère » est épineux. D’abord parce que c’est un film inachevé. Ensuite parce que son action se situe à Auschwitz, bourbier cinématographique s’il en est. C’est en 1959 que le cinéaste entend à la radio une pièce de théâtre radiophonique intitulée Passagère de la cabine 45. Ce récit autobiographique, notamment interprété par l’actrice Aleksandra Slaska, a été écrit par Sofia Posmysz, ancienne résistante, membre de l’armée intérieure durant l’Occupation, déportée en 1942 à Auschwitz à l’âge de 19 ans. Munk décide d’adapter le texte de cette survivante, en reprenant Slaska dans le rôle de Liza, une ancienne surveillante allemande du camp qui, alors qu’elle se trouve bien des années plus tard au bras de son mari sur un paquebot transatlantique, voit embarquer Marta (Anna Ciepielewska), une détenue avec laquelle elle a noué une relation privilégiée.

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