La Louvière gagne les étoiles

Décrocher la Lune est un projet titanesque, un opéra moderne à taille urbaine, orchestré à La Louvière, avec ses habitants, par Fabrice Murgia, ancien directeur du Théâtre national. Parcours d’une création en cours.

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Un samedi de début septembre, à Strepy-Bracquegnies. Derrière le Studio, qui abrite l’asbl Décrocher la Lune et les salles de répétition à l’année pour les groupes artistiques louviérois, un entrepôt: le Hall des arts urbains. En temps normal s’y entraînent les funambulistes Filoups ou les artistes aériens, comme l’attestent les agrès accrochés au plafond. Aujourd’hui, l’ambiance est terrestre, grouillante et palpitante pour un filage de Décrocher la Lune, version 2022. Une bonne partie des huit cents artistes et figurants sont là, prêts à retravailler leur partition et à l’intégrer à l’immense opéra urbain.

Il a fallu respecter le côté participatif, l’ancrage local, travailler avec les associations, les compagnies lunaires créées au fil des précédentes éditions, la Ville…

Décaler l’héritage

Fabrice Murgia, le metteur en scène, est parmi eux. Micro au poing, il donne des indications, suggère l’une ou l’autre modification, fait répéter ou modifie tel enchaînement de mots, de gestes. Placé tantôt au plus proche des intervenants, tantôt en recul, à la table de régie face à un écran large ; tout est filmé en direct.

«Je travaille sur ce projet comme pour Karbon Kabaret(NDLR: spectacle titanesque et participatif créé en 2015 à Liège et intégrant des artistes de la région), explique-t-il à la pause. Pour Décrocher la Lune, j’ai d’abord écrit l’histoire de San, fil rouge du spectacle, puis intégré les intervenants, comédiens, associations, compagnies lunaires…» San est une petite Louviéroise qui rêve de devenir astronaute. Rêve compliqué, quand on est une fille. Elle est accompagnée de son doudou, Sancho, figure maîtresse du spectacle dont Franco Dragone est le directeur artistique historique. San, durant le spectacle, grandit. Rencontre les Louviéroises et Louviérois, dans leurs forces et leurs diversités, et se rend compte qu’elle vit déjà sur la Lune.

Voilà pour le pitch, lequel permet de respecter le cahier des charges de ce défi artistique qui, depuis 2000, est intégré à l’inconscient patrimonial louviérois. «Il fallait se plier à certains impératifs, confirme Fabrice Murgia. Avoir deux scènes le moment venu, l’une place Maugrétout, l’autre place communale. Cette année, ce sera Hollywood d’un côté, avec concert et projection live de ce qui se passe sur l’autre place, et côté Bollywood, le spectacle physique. Evidemment, Sancho doit décrocher la Lune. Le boulevard entre les deux places doit s’animer. En amont, il a fallu respecter le côté participatif, l’ancrage local, travailler avec les associations, les compagnies lunaires créées au fil des précédentes éditions, la Ville…» La différence? Le processus créatif. Pas question de travailler chacun dans son coin puis de se retrouver le jour J. Le metteur en scène a tenu à créer une ambiance professionnelle, avec un calendrier de répétitions et de mise en commun de trois semaines, donc de création sur le plateau à partir du travail mené par tous toute l’année.

Tantôt parmi les artistes et figurants, tantôt en recul, le metteur en scène Fabrice Murgia est partout.
Tantôt parmi les artistes et figurants, tantôt en recul, le metteur en scène Fabrice Murgia est partout. © Chiavetta

Corps et cris

Retour sur le plateau. Les funambules s’échauffent, les échassiers sautillent, les comédiens – onze acteurs et une circassienne – discutent, la costumière Emilie Jonet court entre tous, les danseuses s’interpellent joyeusement. Des femmes sont attablées juste devant le hall. Ces femmes aux parcours parfois cabossés se tiennent droites, fières et complices. Toutes ont participé à un atelier de mise en parole de leur chemin, de leurs mots et de leurs maux. Marie et Malika, comédiennes qui ont accompagné l’atelier, préviennent: «Quand elles prennent la scène, nos poils se hérissent.» Fabrice Murgia les appelle. Leur moment de répétition est arrivé. Elles montent dans l’arène et, d’un corps, d’un cri, osent dire «Non!». Leur voix, leur présence, chœur de femmes modernes, c’est le cri des mères, leur colère aussi, surtout.

«C’est l’illustration de ce que le spectacle a de participatif, d’inclusif, et de son processus créatif, souligne Vladimir Steyaert, l’assistant metteur en scène. Au filage, on confronte le résultat de l’atelier à la dramaturgie totale, et on fait les ajustements nécessaires pour que le résultat, fort dans son déroulé autant que dans son rendu, se fonde dans l’ensemble.» Concrètement, c’est une comédienne qui porte un discours, ces femmes qui l’entourent et scandent «non!». Ce sont des visages, des identités filmées en gros plan, qui seront projetés sur grand écran le 24 septembre, en même temps que ces «mères» diront leur «colère» sur la scène de la place Communale. Et dans le fil du spectacle, c’est le moment où San, devenue adolescente, participe à une rave party alors que son père lui ordonne de rentrer à la maison. Ces femmes, ces mères, osent, pour une fois, dire «non, laisse-la tranquille, laisse-la vivre». De spectatrices de leur vie, elles sont devenues «spect-actrices».

C’est un peu la folie, autant de personnes à habiller. Avec un budget serré. J’ai passé mon été sur Vinted.

Le plus difficile dans ce processus de création participatif? «La rapidité des changements à apporter, sourit Vladimir Steyaert. Fabrice ne s’arrête jamais de penser, d’imaginer, de transposer. Il faut suivre.» Et faire suivre les groupes.

Bientôt, l’orchestre des lunaires entre à son tour, les funambules traversent leur fil – le feu autour d’eux, qu’on nous promet pour le jour J, n’est pas d’actualité dans cette salle de répétition fermée, la surprise sera pour l’air libre. Emilie Jonet, la costumière, se pose, survolant du regard la scène des répétitions, groupes épars constituant un ensemble bariolé: «C’est un peu la folie, autant de personnes à habiller. Avec un budget serré. J’ai passé mon été sur Vinted. On bricole, et Chantal, la couturière « historique » fait un boulot de fou avec l’atelier de couture. Moi, je dessine, j’imagine.» Huit cents personnes à habiller, ce n’est pas une mince affaire. D’autant qu’Emilie a souhaité un travail personnalisé. Pas de grands ensembles d’uniformes, mais des touches plus spécifiques pour chacun, ou presque.

Sur la scène des répétitions, des groupes épars constituent un ensemble bariolé.
Sur la scène des répétitions, des groupes épars constituent un ensemble bariolé. © dr

Terreau fertile

Deux jours plus tard, on retrouve Emilie sur le tournage du film qui ouvrira le spectacle, une «guerre des boutons» sur le terril du Quesnoy. Soit une bagarre géante entre le clan des Enfants Sauvages et celui des Super Héros, incarnés par quelque cinq cents enfants des écoles environnantes. Pour les habiller, Emilie a proposé des ateliers costumes: «J’ai fait des patrons, que j’ai donnés aux institutrices, évoqué les lignes directrices, montré comment on cousait les manchettes, fabriqué des coiffes…» Les enseignants ont ensuite pris le relais en classe durant deux semaines. En ce jour pluvieux, tout le monde est au pied du terril. Par groupe-classe, les enfants s’entraînent à «se battre pour de faux». Puis, tout le monde se retrouve pour le tournage, plan par plan. Drone, caméras, montées et descentes du terril, bagarre en haut, pique-nique en bas, la logistique est intense, la fatigue se fait parfois sentir, mais l’enthousiasme est là. Pour occuper les enfants entre deux prises ou ateliers «combats», des bénévoles de l’asbl Les Terril-bles leur racontent l’histoire des lieux.

Les deux pieds campés là, notre route d’observation d’un bout de travail préparatoire à Décrocher la Lune s’arrête là où commence celle du spectacle. Une route qui a vu se croiser citoyens et artistes, qui a assisté aux essais, erreurs, fiertés. Elle a imaginé les heures de travail à la table, pour organiser la logistique de réunion des équipes, des artistes, des citoyens, pour revoir qu’il n’était pas possible de faire, puis décider de le faire quand même. Elle a supposé les nuits passées sur les dossiers à remettre à temps, pour rentrer dans un budget qui, cette année, a dû être revu à la baisse. Elle a secrètement applaudi Mélanie Dumoulin, pilier essentiel du spectacle, productrice exécutive, fourmi géante, éternelle tisseuse de liens. Elle a découvert une région créatrice et vivante, au-delà des clichés. Cette route atteste, définitivement, qu’il est possible de décrocher la Lune.

Décrocher la Lune, le 24 septembre, à La Louvière, dès 21 heures.

Choisir son camp

Pour Décrocher la Lune, trois ambiances et quatre possibilités sont offertes aux spectateurs.

Le 24 septembre

– place communale: spectacle, artistes, figurants, circasssiens, compagnies lunaires, musiciens, en chair et en os, au service de l’histoire de San.

– place Maugrétout: ciné-concert dansant, projection live des détails du spectacle et fanfare aux accents festifs, jazz, balkaniques et tribaux.

– boulevard Mairaux: espace convivial qui retrace la «Tournée générale», organisée en août dans les quartiers de La Louvière, série de baraques foraines scénographiées par Mr Zo, où l’on se retrouve, mange, boit, participe à l’ambiance.

Après le 24 septembre

Dans la région, les visites guidées, à pied ou à vélo, proposées par Les Terril-bles, incollables en présences fossiles, mouvements de population, faunes et flores… sur les terrils.

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