La Fille de Ryan, une épopée d’humanité souffrante

La Fille de Ryan, une épopée d’humanité souffrante : poétique, tragique et incomprise sur l’Irlande

 

David Lean n’a pas eu de chance avec son film “irlandais” : La Fille de Ryan

Ce film magistral décrit de façon vivante, même en présence de la mort, vibrante, avec une esthétique nuancée et une éthique subtile aux apparences brusquées, tout un monde qu’on peut croire perdu. Il montre pourtant aussi merveilleusement la côte de l’Ouest de l’Irlande, en pleine guerre de 1914-1918, et cela donne ainsi ce récit visuel et sensoriel à ton de fable allant à l’essentiel, à l’os et alliant la rigueur drue et dure à l’universel, dans une clôture du paysage, malgré le ciel, dans la fausse douceur d’une herbe lente et des sables où s’anime et palpite étrangement le vibrato des êtres, âmes et corps mêlés. Au vrai, ce conte complet tient du prodige, et il obéit à d’étranges équilibres tragiques. Il vous saisit par un sens de la poésie et de la compréhension picturale d’un pays et d’un monde, le tout évoqué et présenté ou perçu en profondeur et avec une vigueur, une sève et une surprise évidentes, via une capacité et des formes aussi riches et franches que l’était la vision presque maritime et rude du désert dans : Lawrence d’Arabie.

Pourtant, ce récit gaélique et violent, intense et si net, a été jugé froid et obscène, et manqué. Il ne mérite pourtant aucun de ces qualificatifs bornés, et il en reste donc ce qui le définit le mieux, ce film sublime : cet hymne irlandais des émotions et vies désaccordées et brisées, des corps meurtris ou émus, et c’est là tout ce qui fait que ce grand film-récit insulaire feutré où tout finit par éclater en tempête intime et sauvage, vraiment voisine et cousine probablement, et cela, en plus réussi parfois, avec le souffle épique et révolté, à vif, présenté en 1970 en moins léché que son prédécesseur russe de 1965, avec donc le tout aussi tragique et somptueux film inspiré à Lean par Pasternak. Mais la version irlandaise des mêmes incompréhensions des êtres va plus loin, peut-être (quoique située à la même période de révolution et de guerre), elle qui culbute franchement même la belle réussite si largement récompensée du Docteur Jivago. Néanmoins, ce parallèle nécessaire quant à l’essence-même des deux films n’a, je crois, jamais été perçu, et moins marqué par son décor de reconstitution et plus naturel dans sa vision des paysages, plus violent et plus nettement en fusion, le cratère de La Fille de Ryan a été renversé et son contenu brouillé, foulé, ensablé, rejeté et ignoré, donc, et sans être jamais compris du vivant de David Lean. Sa portée tragique n’a prêté qu’à un ensemble de commentaires de critiques borgnes, de cyclopes pour papier chiffon ou publications glacées.

David Lean, avec grandeur et passion, avec l’équivalent plein de l’élan latin de la virtù, avec son engagement décidément peu commun, et via l’Irlande à facettes fascinantes et rudes, offrait en vain au public étroit ce film qui est donc porté par des images d’une cruauté superbe, d’une beauté stupéfiante. Et, finalement, une histoire ambiguë que, sans chercher à analyser en termes historiques et politiques (ni même du point de vue de la morale – les séquences de l’adultère consommé et accompli en pleine forêt entre les touchants et si isolés Sarah Miles et Christopher Jones choquèrent la prude Angleterre : elle en vit d’autres, sur ses écrans, depuis), il faut prendre comme un film total et comme un tout. Ce tout, sottement méprisé et refusé, a malheureusement éloigné David Lean des plateaux pendant… quatorze ans. En effet, si le film est une réussite totale, il fut un échec commercial et critique, si violemment jeté à la face de Lean, et si injustement, que l’écœurement lui prit. Pourtant quelle force dans ce récit si littérairement anglais, ou insulaire et franc, anglais et non pas à l’anglaise : anglais généreusement, entre civilisation, poésie et dégoût, tragédie et chagrin, anglais, donc oui, sans injure mais bien, au sens le plus intense et puissant, le plus vif et le plus respectable, et parfois en dépit des apparences des situations, le moins conventionnel du terme “littérairement anglais”, voire littéralement aussi !

Hymne à la Nature, conception cruelle et amère (qui curieusement rappelle pour moi assez nettement la solitude et la Nature vues par Kurosawa), vision, ou conception: sentimentale, sensible et cynique du monde et des hommes à la fois, ce film fondamental et cet essai absolu, c’est, donné à l’Irlande, un mélange cinématographique étrange, difficilement résumable, et qui tient à la fois par ses images parfaites de bout en bout, ses acteurs (Robert Mitchum à contre-emploi est merveilleux, émouvant et aussi sobre que pathétique ; de son côté, Leo McKern est remarquablement écœurant, Trevor Howard en redoutable et lucide Père Hugh fait montre de son génie et de sa puissance habituels, et John Mills est prodigieux dans le personnage fragile, porteur du Destin, qu’est Michael…), et bien sûr par l’étonnante conjugaison, la fougueuse ponctuation qu’offre la partition de Maurice Jarre…

Comment résumer La Fille de Ryan? En allant vite, mais peut-être aussi assez loin, on serait tenté par cette formule : c’est Emma Bovary transplantée en Irlande.

Et en reprenant quelques idées un peu différentes (car Charles Shaughnessey que joue Mitchum n’est ni l’époux Bovary, ni l’épais Homais), on serait tenté d’y voir une évocation historique qui mélange le conte symbolique, le mythe ancien, païen et chrétien à la fois, la Bible, la Révolution, l’ordre si rude de l’Angleterre et le poème écologique et barbare. C’est un chant venu du fond de la mer, des tumultes du ciel et des herbes battues et mouillées. C’est un immense poème épique, à la fois moral et amoral, où les personnages ont tous des défauts très rudes, et n’en sont pas moins attachants ! Il y a quelque chose d’une saga nordique dans ce récit habité (ou de slave et coloré, à la façon d’un Tarkovski), par la guerre, la trahison, les tempêtes de la Nature et des êtres, et en même temps, en pleine évocation, on voit un grand film chrétien, catholique, où le péché physique ou lyrique ou moral est constant, où la bêtise, la sensibilité et la force, où l’émotion aussi, et dans des gammes variées, demeurent des cadres également précis et constants, les forces permanentes du film !

Film construit en avancées fascinantes et âpres, récit incompris et sauvage, c’est la quintessence du cinéma de Lean : un retour aux récits intimes (comme Brève Rencontre), aux grands moments littéraires (le film a la puissance des adaptations leaniennes des romans de Dickens ou du dernier de ses films, la merveilleuse Route des Indes, d’après E.M. Forster ! Il pourrait aussi évoquer Cowper Powys ou encore le ton de Hardy… et non pas une forme caricaturée d’un D.H. Lawrence mal équarri…), mais aussi l’intégration dans cette veine intime des grandes fresques historiques, romanesques et lyriques absolues que Lean a toujours su réussir, et dont l’éclatant chef-d’œuvre reste Lawrence d’Arabie ! Et il est plus que tentant de voir en Christopher Jones un complément tout aussi brisé que le Lawrence magistralement habité par Peter O’Toole. Leur tragédie sensible et intime est d’une même fraternité cassée… Et d’un même isolement heurté !

Ce qui unit Brève Rencontre, Lawrence d’Arabie ou Jivago, c’est la même solitude masculine, elle est d’ailleurs valable pour le personnage de Mitchum, qui n’est pas dépourvu de grandeur face à un monde réduit à son animalité froide et violente de juges étriqués. Où soudain, qu’il s’agisse d’un pub, d’un coin de plage, d’un village noir, d’une forêt ou d’une lande à menaces, même le paysage vire au puritanisme, sans guérir les êtres de leur prurit. Condamnation des chimères, celles de la pauvre héroïne, toutes celles des autres personnages (la constance du Père Hugh nous en prévient et nous éclaire au fil du récit), le film se conclut sur le chagrin et les poids du mensonge, réunissant un couple cassé mais finalement beau (Mitchum et Miles), dans un monde qui lui, malgré la mer et le faste des paysages, restera noir. Seul le ciel garantira peut-être un chemin plus clair, mais le bonheur cabossé demeurera trouble, équivoque et condamné sur la Terre. Il y a de la prophétie terrible, accablée, dans ce récit jeté par Lean en défi sublime. On regrette en voyant ce film qu’il n’ait jamais songé à adapter Balzac, ses vues du couple, ses cruautés amoureuses et sa vision noircie et socialement rude du célibat. On a trop souvent dit, en effet, qu’en réalisant ses grandes épopées, Lean avait trahi ou avait failli ou “manqué” son devoir dû à sa première carrière, qu’il avait montré son “incapacité” à retrouver sa veine originelle et intimiste : ceux qui pensent ainsi n’ont jamais su voir ses films que d’un œil : c’est-à-dire on ne peut plus mal !

Le seul regret que l’on doive avoir, en regardant La Fille de Ryan (je défie quiconque d’oublier la tempête si terrible du film, qui fut à elle seule une école de patience et une épopée à filmer), c’est que des critiques, décidément trop soucieux d’abattre un cinéaste “académique”, alors qu’il s’agissait du plus grand des “monteurs” du cinéma britannique, et probablement du monde cinématographique d’alors, ait tué son film et son public. Cela eut pour suite la plus cruelle, vide et navrante des conséquences : priver Lean de l’envie de réaliser ses projets cinématographiques pendant quatorze années de réclusion austère et triste. On a ainsi privé le cinéma de projets divers, dont une transposition du Nostromo de Joseph Conrad (les projets conradiens échouèrent aussi, hélas, pour Pierre Schoendoerffer). Quand la critique est sotte à ce point-là, elle est impardonnable ! Mais offrir l’image du couple étonnant de Mitchum, qui voit le monde à travers sa musique avant de le découvrir dans sa cruauté et sa dureté, et Sarah Miles – qui incarne avec la violente franchise et la juste étroitesse blessée cette Emma Bovary de modèle irlandais, aux prétentions à vivre selon un songe princier mais tout aussi surfait ou naïf que la rêverie normande du personnage de Flaubert (et le ton littéraire du film est d’une netteté peut-être plus sévère qu’ironique) – est une des grandes réussites de cette épopée cinématographique majeure, non surpassée, et d’un romantisme cruel – mais toute forme de romantisme n’est-elle pas, justement, déformante ou cruelle: sauvage, en dépit de la délicatesse des mots? La tragédie qu’incarne le personnage féminin de La Fille de Ryan, c’est d’habiter dans ses illusions, dans des rêves de petite fille princière, mais dans un monde dépourvu d’enfance où la jeunesse elle-même est disloquée ou rompue. A cette enfance écartelée et manquante, répond la juvénilité tremblée et sacrifiée de Christopher Jones. Et y répond aussi l’étonnant rapport à l’enfance – comme à la vieillesse- de Robert Mitchum, sincère et émouvant mais bloqué ou à dynamisme d’horloge figée…

La Fille de Ryan, donc ? Rien d’autre qu’un très grand film, injuste ou acide, mais lucide aussi ou cruel, présentant le monde dans son injustice et dans sa rugosité, dans sa rudesse, sauvage et belle, dans son amertume comme dans son humaine fragilité, dans l’ensemble de ses passions et trahisons ; et un film aux paysages et aux êtres subtils, mais qui fut reçu, hélas, de la plus injuste des manières par l’incompréhension des critiques et de bien des spectateurs, souvent eux aussi, hommes injustes !