« La cuisine jaune », la chronique de Teresa Cremisi sur le bombardement de Dnipro

Cette photo a fait le tour du monde. Elle a été prise grâce à un drone manœuvré par le journaliste ukrainien Ian Dobronossov, à Dnipro, le 14 janvier, juste après l’heure du déjeuner.

À l’extérieur, trois camions de sauveteurs sont garés au pied du grand immeuble, devant un paysage neigeux et quelques arbres dépouillés. Une neige de ville, peu couvrante, grisâtre… qui tient quand même parce qu’il fait froid.

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Tout a été rangé proprement dans cette cuisine agencée avec amour. Si ce n’était pour les débris d’une porte-fenêtre qui a été soufflée par l’explosion, le plan de travail et la table seraient parfaitement reluisants. Comme dans une nature morte à l’ancienne, des pommes rouges, vertes et jaunes attendent sagement dans une corbeille en métal ajouré le dîner du soir et le retour des habitants de l’appartement.

Nous pénétrons dans la vie de tous les jours d’une famille, au moment où l’on découvre qu’il n’y aura plus de tous les jours

Mais personne ne reviendra. Personne ne foulera jamais plus les carreaux en grès, jaunes et verts ; personne ne mettra en route le micro-ondes, personne ne se servira des prises en tissu soigneusement accrochées à proximité des fourneaux, personne ne lavera et rangera le petit bazar dans l’évier, personne ne prendra place sur les chaises peintes en argent.

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Le père de famille ne reviendra plus ; Mykhaylo Korenovsky, entraîneur principal de l’équipe nationale de boxe, était probablement dans l’ascenseur quand le missile russe a tout fracassé ; Olga, sa femme, et ses deux petites filles étaient sorties prendre l’air, une petite balade qui les a sauvées du carnage.

Cette photo est sidérante : elle exprime le vide, le silence, l’absurdité. Nous pénétrons dans la vie de tous les jours d’une famille, au moment où l’on découvre qu’il n’y aura plus de tous les jours, plus de repas comme hier, plus de on verra ça demain, plus de passe-moi le sucre.

Et, je ne sais pourquoi, ce jaune or ajoute à la peine.