La communication par écran interposé pourrait nuire au développement du cerveau

Quand on parle de la communication par écran interposé, on entend Zoom, Teams, FaceTime, WhatsApp… Il est aujourd’hui fréquent que nous interagissions avec des collègues par écran interposé. Même dans la sphère privée, les conversations vidéo sont aujourd’hui légion. Cette manière de communiquer imprègne aujourd’hui toutes les facettes de la vie sociale. Pourtant, on n’a peu étudié l’impact de ces outils et services sur le cerveau jusqu’à présent. Une équipe internationale de chercheurs s’est récemment intéressée aux conséquences neurobiologiques des interactions médiées par la technologie. « Nos conclusions démontrent clairement le prix que nous payons pour la technologie », écrivent-ils dans la revue NeuroImage.

Des interlocuteurs qui ne sont plus sur la même longueur d’onde

Guillaume Dumas est professeur au Département de psychiatrie et d’addictologie de l’Université de Montréal. Il est chercheur principal du Laboratoire de psychiatrie de précision et de physiologie sociale du Centre de recherche du CHU Sainte-Justine. Il avait démontré il y a quelques années que les cerveaux humains ont tendance à se synchroniser spontanément. Ceci est particulièrement vrai lorsqu’ils sont engagés dans une interaction sociale.

En d’autres termes, cela signifie que lorsque vous parlez avec une autre personne, face à face, les rythmes électriques de votre cerveau oscillent à la même fréquence que ceux de votre interlocuteur. C’est un phénomène que le spécialiste associe au développement de la cognition sociale. « Chez l’enfant, cette résonance entre les cerveaux permet d’apprendre à faire la distinction entre soi et autrui. Cela permet donc d’apprendre le lien social », explique-t-il dans un communiqué.

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Cette synchronisation intercérébrale est donc très importante pour le cerveau humain. Si elle est altérée d’une manière ou d’une autre, cela pourrait avoir des conséquences notables, en particulier au cours des périodes de transition du développement.

Dans le cadre de cette nouvelle étude, Dumas et ses collègues ont comparé l’activité électrique des cerveaux de 62 mères et de leur enfant. Ces derniers étaient âgés de 10 à 14 ans, donc en pleine transition vers l’adolescence. Les scientifiques ont comparé les interactions en face à face, par rapport à une communication à distance assistée par la technologie. Pour ce faire, ils ont utilisé une technique nommée hyperscanning. Cette dernière permet l’enregistrement simultané de l’activité cérébrale de différents sujets. L’équipe a constaté que l’interaction via la plateforme de visioconférence atténuait considérablement la synchronisation intercérébrale entre la mère et son enfant.

Le cerveau a besoin d’interactions physiques

L’équipe rapporte que l’interaction en direct a suscité neuf liens significatifs entre les zones cérébrales frontales et temporales des deux sujets. « Un large réseau de connexions se déploie entre les deux cerveaux. Cela comprend notamment (a) des liens homologues même région-même hémisphère, (b) des liaisons même région-hémisphère différent. On trouve aussi (c) des schémas de connectivité multirégionaux », écrivent les chercheurs. La région frontale droite de la mère était connectée aux régions frontale, temporale et centrale droite et gauche de l’enfant. Ceci suggère son rôle régulateur dans l’organisation de la dynamique des deux cerveaux, précisent les chercheurs.

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Au cours des interactions en face à face, neuf connexions intercérébrales ont émergé entre la mère et son enfant, tandis que dans le chat vidéo, une seule connexion intercérébrale a été trouvée. Crédits : Schwartz et al., NeuroImage (2022)

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En revanche, l’interaction à distance (via Skype) n’a suscité qu’un seul lien significatif entre la région frontale droite de la mère et la région temporale gauche de l’enfant. Cette interaction à distance est donc dépourvue de liaison cérébrale droite-droite. On considère cette dernière comme la voie de transmission des signaux sociaux non verbaux et des états affectifs des partenaires.

« Nos résultats suggèrent que les gains en termes de développement social, de capacités d’empathie et de maturation cérébrale que permettent les interactions en face à face ne se traduisent pas nécessairement par des rencontres technologiques », conclut l’équipe. Cette hypothèse nécessite toutefois davantage de recherches. Dans tous les cas, selon Dumas, une mauvaise synchronisation intercérébrale pourrait avoir des conséquences durables sur le développement cognitif de l’enfant. C’est particulièrement vrai pour ce qui est des mécanismes soutenant les interactions sociales.

La communication par écran interposé, un risque potentiel pour le développement de l’empathie

« [Nos] résultats soulèvent des inquiétudes quant aux taux d’implication des jeunes dans la communication assistée par la technologie. Il y a également un risque potentiel pour le développement de l’empathie et de la collaboration », écrivent les chercheurs. Guillaume Dumas s’interroge notamment sur l’impact de l’enseignement à distance sur le cerveau des adolescents. Il estime donc qu’il faudrait mener davantage de recherches pour explorer ces effets.

Il souligne par ailleurs que les communications à distance ont ouvert la voie à des comportements répréhensibles, tels que le cyberharcèlement. Or, ils étaient plus difficiles à assumer dans un mode d’interaction classique. « La désincarnation de l’autre facilite ces comportements toxiques », note-t-il.

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À noter qu’on pourrait extrapoler ces résultats aux adultes. « Les interactions en ligne produisent moins de synchronisation intercérébrale. Il serait donc normal d’avoir l’impression de devoir fournir plus d’efforts et d’énergie pour interagir. Ces interactions semblent ainsi plus laborieuses et moins naturelles », explique le chercheur. C’est peut-être là que se trouve l’explication à la fameuse « Zoom Fatigue ». De nombreux travailleurs l’ont ressentie pendant les périodes de confinement. Un épuisement qu’on associe à une utilisation accrue des outils de visioconférence.

La communication par écran interposé peut nécessiter des efforts supplémentaires pour produire et interpréter des indices non verbaux. Ces derniers comprennent notamment le langage corporel et les expressions faciales, qui sont plus facilement observables lors de conversations en face à face. « On finira peut-être par conclure qu’une réunion en personne de 15 minutes est plus efficace qu’une réunion en ligne d’une heure », a déclaré le spécialiste.