“Juste sous vos yeux” de Hong Sangsoo

Dans son billet critique quotidien, Lucile Commeaux porte son regard tranchant et pétillant sur un objet culturel.

Aujourd’hui, le dernier film du cinéaste sud-coréen Hong Sangsoo Juste sous vos yeux, à découvrir en salles :

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Aujourd’hui, dès que je vois un film de Hong Sangsoo, je me demande ce que ça fait de voir celui-là en premier, de découvrir son cinéma à travers ce nouvel opus du réalisateur qui en a fait plus de ving-cinq, à un rythme accéléré ces dernières années. Hong Sangsoo fait de plus en plus de films, mais en même temps semble dépouiller son cinéma de plus en plus : films courts, deux ou trois personnages, des décors de plus en plus rudimentaires, le tout filmé avec des moyens hyper restreints. Je suis pour ma part “tombée dedans” aux alentours de 2010, avec des films plus compliqués, des entourloupes temporelles un peu malignes – échos, répétitions, puzzles -, il y a avait même un récit dont on réalisait à la fin qu’il était monté dans le désordre. Ces films s’appelaient Les Amours d’OkiHaewon et les hommes, ils étaient peuplés d’étudiants et surtout d’étudiantes dont les intrigues amoureuses étaient drôles et réjouissantes jusque dans leur cruauté, une cruauté qui visait d’ailleurs surtout les personnages masculins. Depuis quelques années, il semble qu’Hong Sangsoo ait aussi abandonné cette manière, celle qui la rendait aimable à un public occidental féru de Nouvelle Vague française. Ce n’est plus brillant comme avant, et à mesure qu’il y a quelque chose qui s’amenuise, son cinéma s’aggrave. Un peu à l’image du personnage principal de ce nouveau film. Sang Ok a une cinquantaine d’années, elle revient en Corée depuis les Etats-Unis où elle vit depuis longtemps pour rencontrer un réalisateur de cinéma qui veut sans doute proposer un rôle à l’actrice qu’elle a été dans sa jeunesse. En attendant, elle loge chez sa jeune sœur, à qui elle semble cacher un secret. Le film raconte depuis le matin jusqu’au soir une journée d’été, les rendez-vous, les discussions, et surtout l’errance et l’attente au milieu.

A la recherche du temps perdu

La mort guette les films de Hong Sangsoo, et avec elle ou contre elle affleure une forme de mystique nouvelle qui point dans Juste sous vos yeux dès son ouverture : la protagoniste, après s’être palpée le ventre comme si quelque chose y grandissait, adresse en voix off une prière pour que la journée s’écoule, pour que la souffrance lui soit épargnée, pour que le présent reste “un paradis”. Juste après, sa sœur la rejoint, tout juste sortie du sommeil. Elle raconte qu’elle a fait un rêve étonnant, un bon rêve qu’il ne faut pas dévoiler avant midi de peur de le gâcher. S’articulent en quelques minutes la maladie, la mort, le sommeil et le rêve, dans une sorte de schéma qui formatera toute la suite du film. Le film est un rêve, à moins que ce ne soit le rêve qui est un film, à moins que le film ne soit le présage qu’il ne faut pas dévoiler avant midi. En tous cas, quelque chose s’aggrave jusque dans le statut du film, et du cinéma avec lui. C’est après tout le cinéma qui a fait revenir le personnage dans son pays, et ce rendez-vous avec un réalisateur constitue ce présent qu’elle cherche absolument à retenir. Il y a quelque chose de proustien dans la nouvelle manière de Hong Sangsoo. De la même manière que l’écriture de La Recherche, le film tente de donner une matière au temps, dans une forme de boucle qui enveloppe son personnage principal et lui fait traverser dans le présent d’une seule journée une famille reconvoquée par sa sœur, une enfance retrouvée dans une maison habitée jadis, un métier d’actrice repratiqué au contact du réalisateur. Sous son apparente pauvreté et sa linéarité, le film déploie une véritable trame métaphysique dont les signes sont partout. Il faudrait le revoir aussitôt terminé pour en comprendre l’ampleur, et se rendre compte qu’en effet, on avait tout sous les yeux.

Lucile Commeaux

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