Jung_E sur Netflix : un drame intimiste sous un vernis SF [critique]

Le réalisateur coréen Yeon Sang-ho noie un peu son mélo dans le chaos, mais peut compter sur la performance de deux actrices très fortes.

Dans le futur l’humanité a déserté la surface de la terre pour s’installer dans des colonies spatiales. Forcément, très vite les différentes cités se sont lancées dans des guerres sans merci. Une entreprise de la tech, Kronoid, a opportunément décidé de travailler sur une intelligence artificielle qui pourrait commander un guerrier mécanique invincible. Quand le film commence, Seo-hyun, scientifique balèze, tente de dupliquer le cerveau d’une grande combattante, Yoon Jung_E, afin d’implémenter ses facultés et son intelligence tactique dans des droïdes. On comprend vite que Jung_E n’est autre que la mère de Seo-hyun et quand Kronoid décide d’abandonner ce projet de recherche, la scientifique se rebelle…

En 2016, avec Dernier train pour Busan, le jeune prodige coréen Yeon Sang-ho explosait le film de zombie en l’installant dans un train devenu fou. Grosse vibe sociale, grosse tension et larges séquences émotion : sa carrière était lancée sur de bons rails. La suite a un peu déçu, et on le retrouve aujourd’hui pour son passage sur Netflix. La promesse de Jung_E ressemble sur le papier à son premier coup d’éclat. Les droïdes ont remplacé les zombies, mais pour le reste tout est là : une mère et sa fille qui doivent se retrouver, des explosions dans un train, des séquences d’action spectaculaires et un discours socio intéressant.

Jung_E
Netflix

Et mieux : en passant sur la plateforme de streaming, Yeon Sang-ho pousse les curseurs plus loin que prévu. D’une ambition très spectaculaire, le film est d’abord une vraie réussite de production design. Son monde futuriste, ses robots, et ses visions de SF impressionnent dès les premières minutes. Le cinéaste appuie aussi sur tous les thèmes chauds du moment (crise du climat, A.I, guerres et capitalisme sauvage…), des sujets qu’il tente d’embrasser résolument. Enfin, au début. Parce qu’on comprend très vite que Jung_E ne sera pas un gros film apocalyptique, ni une épopée SF : ce qui prime au fond, c’est le drame intimiste. Jung_E a beau s’ouvrir sur une séquence d’action spectaculaire, en réalité ce qui compte pour Yeon Sang-ho, c’est bien l’interaction entre Seo-hyun et le clone robotique de sa mère.

La fable socio politique et les questions morales sur l’utilisation de l’A.I. sont ici des fausses pistes – rapidement abandonnées – et on comprend que le projet est moins cérébral qu’émotionnel. Vous croirez partir du côté de Robocop, d’Universal Soldier, d’Elysium ou même d’Alien, mais ne vous laissez pas berner : Jung_E préfère se recentrer sur ses personnages, son décor de laboratoire high tech et son horizon de métavers. L’enjeu réel, c’est cette scientifique qui doit gérer son chagrin, faire vraiment son deuil pour abandonner sa culpabilité de survivante et renouer avec sa mère. Sur ce terrain les deux actrices sont exceptionnelles.

Si la beauté classique, l’allure de tragédienne discrète et fragile de Kang Soo-yeon (disparue subitement l’année dernière) confère une intensité très émouvante au film, la détermination farouche et les chorégraphies d’action de Kim Hyun-joo lui donnent ses couleurs bagarre. Et malgré toute la débauche de SFX et les promesses badaboum du début et de la fin du film, c’est dans les confrontations fantasmatiques de la mère et la fille, et dans le regard clinique sur la place de la femme dans cette société étouffante que réside la principale richesse de Jung_E