“J’ai pleuré d’émotion tous les soirs en rentrant du tournage”

Comment décririez-vous cet objet télévisuel inclassable, entre le documentaire, le théâtre et la fiction ?

Giulia Foïs : C’est comme une ronde de femmes qui se tiennent la main, se passent le relais de la parole et de l’écoute, pour tenir debout. Une femme sur deux subira au moins une forme de violence sexuelle au cours de sa vie. L’arme des agresseurs, c’est notre silence. Notre arme à nous, c’est la parole.

C’est le message de cette soirée ?

La parole, et l’écoute. La première chose que l’on peut faire, collectivement, c’est prendre le temps d’entendre la parole d’une femme, la croire, et la soutenir. Moi, j’ai eu cette chance immense et c’est ce qui m’a permis de me remettre debout. Affrontons tous ensemble ce qui se passe dans notre pays, à savoir qu’une femme est violée toutes les 7 minutes, et que 1 % des violeurs sont condamnés aux Assises.

Votre livre, a été adapté pour l’occasion par Emmanuel Noblet, et réalisé par Ibao Benedetti. Qu’est-ce que leur regard d’homme a changé sur le traitement du sujet ?

Je ne sais pas, mais ils m’ont tous les deux dit, en revanche, que le sujet avait changé leur regard, leur approche des violences faites aux femmes. Et c’est fondamental, parce cela concerne toute la société.  Il ne s’agit pas d’une guerre des sexes, mais d’une ligne de fracture entre ceux qui veulent que ça bouge, et ceux à qui ce monde-là va très bien. Et il y a des hommes qui ne se satisfont pas, non seulement du sort réservé aux femmes, mais aussi de la construction d’un type de masculin dans lequel ils ne se retrouvent pas. Sans eux, on n’y arrivera pas.

Sur le tournage, comment avez-vous reçu l’interprétation de votre texte par ces grandes actrices ?

C’est amusant parce que, dans mon émission sur France Inter, j’écoute beaucoup de gens, et par ailleurs je suis en analyse depuis des années, ce qui me laisse penser que les choses sont digérées, mais il faut croire que je ne suis pas tout à fait capable de m’écouter moi-même. Je suis arrivée sur le tournage la fleur au fusil, persuadée que cela me rendrait juste euphorique de voir ces actrices incroyables, dans une performance rendue possible parce que le monde a bougé ces cinq dernières années. Je n’avais pas prévu à quel point cela me bouleverserait. J’ai pleuré d’émotion tous les soirs en rentrant, comme si j’entendais quelqu’un me dire ce que j’avais vécu. J’avais écrit mon livre « Je suis une sur deux » pour que mon histoire serve, qu’elle soit celle de beaucoup, beaucoup, beaucoup d’autres femmes. Et c’est exactement ce que raconte ce programme sur France 5.

On observe dans la société une radicalisation des luttes, quelle qu’elles soient. Est-ce que la cause des violences faites aux femmes peut y échapper, et est-ce souhaitable d’ailleurs ?

Je ne crois pas qu’on ait fait des révolutions avec des bristols… Il a fallu que les femmes désobéissent pour obtenir le droit de voter ou d’avorter. C’est malheureux, mais c’est comme ça. Et puis la violence des féministes n’arrivera jamais, jamais, jamais à la cheville des violences faites aux femmes. J’aimerais que l’on soit autant choqués par les viols, les agressions et les inégalités en tous genres que l’on peut l’être pour de la sauce tomate jetée sur un tableau dans un musée.

Une sur deux : jeudi 24 novembre à 21h00 sur France 5

Interview Marc Teynier