Fragments de Marilyn

Avec Blonde, Andrew Dominik mène à bien une mission réputée impossible, l’adaptation au cinéma du roman-fleuve de Joyce Carol Oates sur Marilyn Monroe, icône ultime du XXe siècle. Un film à découvrir sur Netflix.

Andrew Dominik n’est pas de ceux que les revers de fortune découragent. Blonde, son adaptation du roman-fleuve consacré par Joyce Carol Oates à Marilyn Monroe, voilà une quinzaine d’années que le réalisateur australien en rêve -depuis la sortie de The Assassination of Jessie James by the Coward Robert Ford plus précisément. Un premier projet de (faux) biopic, avec Naomi Watts dans le rôle-titre, capotera, faute de financement, avant que l’entrée dans la danse de Plan B, la société de production de Brad Pitt, ne vienne relancer les spéculations -on est alors en 2014, et Jessica Chastain tiendrait la corde pour interpréter l’icône. Rumeurs vites dissipées cependant, si bien que l’on pensait l’affaire entendue, le film étant vraisemblablement appelé à gonfler la liste des serpents de mer qui émaillent l’Histoire d’Hollywood. C’était sans compter toutefois sur l’opiniâtreté du cinéaste qui, huit ans et deux documentaires sur Nick Cave plus tard, a réussi à mener l’entreprise à son terme, pour livrer, sous pavillon Netflix (et avec le concours de Plan B encore et toujours), un film brossant avec maestria le portrait “de l’intérieur” de la star, incarnée dans tout son éclat tragique par une exceptionnelle Ana de Armas. Une gageure, pas moins.

Un ouvrage toisant Hollywood

Blonde est en effet de ces ouvrages réputés inadaptables. Par son ampleur d’abord, avec ses quelque mille pages aux innombrables ramifications; par sa teneur, ensuite, le roman, s’il parcourt la vie de Norma Jeane Baker/Marilyn Monroe de l’enfance à sa mort, à l’âge de 36 ans à peine, se voulant aussi œuvre de fiction débordant volontiers sur l’inconscient. Et adoptant la forme d’un conte de fées dénué de happy-end, qui va chercher dans les traumatismes de l’enfance les clés d’un destin cruel, celui d’une orpheline perdue dans la forêt hollywoodienne et sacrifiée à l’image que renverrait d’elle l’usine à rêves. Soit, aussi vrai que Marilyn fut le sex-symbol décomplexé de l’Amérique puritaine et au-delà, quelque chose comme une tragédie américaine emblématique. Et un ouvrage toisant Hollywood de sa parfaite maîtrise littéraire.

© NETFLIX

Pas de quoi, cependant, effrayer Andrew Dominik, rencontré il y a quelques mois à Berlin, où il était venu présenter This Much I Know to Be True, et qui nous confiait alors au sujet du film désormais terminé: “Les actrices m’ont toujours intéressé. Quant au destin de Marilyn Monroe, c’est comme si l’enfant la plus mal-aimée de la Terre était devenue la femme la plus désirée au monde, pour finir par se suicider. Je pouvais bien sûr m’attacher à cette histoire, mais c’est clairement le livre de Joyce Carol Oates qui m’a donné l’impulsion pour faire ce film, cette sorte de songerie étonnante, d’histoire rêvée de Marilyn. L’intention de Joyce était de lui consacrer une nouvelle d’une centaine de pages qui sont devenues un roman qui en fait plus de mille, et que j’ai dû ramener à cent. Mon film, c’est vraiment l’histoire de l’inconscient écrasant le rationnel. Marilyn a grandi dans un drame hérité de sa mère, et a ensuite envisagé toute son existence à travers le prisme de ce drame. Quand on compose avec une personne qui a connu ce degré de célébrité et qui a été à ce point photographiée, on peut utiliser toutes les associations et toute l’imagerie qui ont été vues auparavant, mais on peut aussi en orienter le sens, conformément au drame. C’est très excitant en termes cinématographiques.

Un portrait portant sur l’abîme

Ce que confirme la découverte du film, qui brille notamment par la richesse et l’inventivité de sa mise en scène, en plus de la magnificence de sa reconstitution d’époque(s), le réalisateur utilisant tous les outils cinématographiques à sa disposition -et recourant à des changements de cadre comme de tonalité notamment- pour composer une œuvre d’une stupéfiante beauté formelle. Un digne écrin pour Marilyn, en tout état de cause, dont Blonde, reprenant la texture du roman, esquisse un portrait portant sur l’abîme. À quoi Ana de Armas apporte une intensité et surtout une profondeur qu’on ne lui soupçonnait guère, en dépit de ses apparitions dans Blade Runner 2049 et No Time to Die. Dominik raconte avoir découvert l’actrice cubaine dans Knock Knock, home invasion movie d’Eli Roth remontant à 2015, où elle donnait la réplique à Keanu Reeves. “Elle ressemble parfaitement à Marilyn Monroe. Pas par la couleur de ses cheveux ni de ses yeux, mais bien par la forme de son visage. C’était évident pour moi.Ce qui s’appelle avoir le regard du cinéaste, leur mimétisme à l’écran, éminemment troublant, lui donnant assurément raison. Et cela, même si Andrew Dominik évoque aussi les tempéraments fondamentalement différents de l’incarnation et de son modèle: “Marilyn Monroe avait un côté “rescue me girl”, c’était quelqu’un qui appelait à l’aide. Je peux vous assurer qu’Ana de Armas n’a pas besoin qu’on vienne la sauver. Elle est dure, un peu tape-à-l’œil…

Andrew Dominik
Andrew Dominik © NETFLIX

Une qualité que de Armas a indubitablement héritée de l’actrice de Sept ans de réflexion, c’est cette aura qui est l’apanage des stars -et qui vaut à Marilyn d’encore briller au firmament hollywoodien 60 ans après sa disparition, aussi vrai que la lumière des étoiles de la voûte céleste continue à nous parvenir bien après leur mort. Une aura qui contribue à l’incontestable réussite de Blonde, des fragments assemblés par Andrew Dominik émergeant une vision subjective mais fascinante de l’Histoire, écartelée entre Marilyn et Norma Jeane, la lumière aveuglante et l’ombre définitive. Joyce Carol Oates ne s’y est d’ailleurs pas trompée qui, dans une note ouvrant le dossier de presse du film, évoque “un accomplissement éblouissant”, avant de poursuivre: “Dominik a su capturer la réalité hallucinatoire décousue et déformée du roman avec un regard féministe inflexible…De quoi encore inscrire le film sur une ligne du temps dédoublée: ancré dans une époque révolue, mais tellement contemporain…

Blonde

“Blonde est une “vie” radicalement distillée sous forme de fiction et, en dépit de sa longueur, la synecdoque en est le principe”, prévenait Joyce Carol Oates en ouverture de Blonde, l’ouvrage magistral qu’elle consacrait, en l’an 2000, à Marilyn Monroe. Un principe adopté par Andrew Dominik qui, s’attelant à l’impossible ou au présumé tel -l’adaptation en film d’une brique touffue pesant ses près de mille pages-, a réussi à préserver sinon totalement la lettre, en tout cas l’esprit du roman, pour signer une réussite majeure. Blonde, on l’aura compris, se présente donc moins comme une biographie au sens classique (et forcément réducteur) que comme une immersion dans l’esprit tourmenté de Norma Jeane Baker/Marilyn Monroe, et dans le tumulte d’une existence qui devait conduire l’enfant ballottée entre de nombreux foyers et orphelinats à se consumer sous les sunlights d’une célébrité sans merci. Une trajectoire météorique qu’Andrew Dominik envisage dans une relative chronologie, pour ensuite opérer par touches successives ou répétitives -comme autant de fragments d’une Marilyn dont le film s’emploierait à explorer la vie et déconstruire le mythe.

Tourbillon sensoriel

Ce parcours, Blonde l’aborde donc par des bribes d’enfance de Norma Jeane, entre une mère instable, un père absent qu’elle n’aura de cesse de rechercher, et le placement à l’orphelinat, point d’orgue d’une série de traumatismes précoces qui la hanteront pour l’éternité. Et en appelleront d’autres une fois Marilyn Monroe lancée à la conquête du mirage hollywoodien, sa vie bientôt jetée en pâture à un public avide, du ménage à trois avec Charlie Chaplin Jr. et Edward G. Robinson Jr. à ses fausses couches à répétition; du hiatus entre sa volonté d’être une actrice respectée et l’image que lui renvoie la célébrité; de mariages avortés avec Joe DiMaggio puis Arthur Miller en liaisons éphémères (la plus fameuse restant celle avec JFK, objet d’une scène hallucinante); d’irrésistible ascension en inexorable déclin, désirée de tous mais souffrant de n’être aimée de personne pour ce qu’elle était. Autant d’éléments qu’Andrew Dominik fait converger dans un tourbillon sensoriel, pour appréhender ce qui tient de l’insaisissable.

Une entreprise pour laquelle le réalisateur de The Assassination of Jesse James by the Coward Robert Ford recourt à un luxe de moyens purement cinématographiques, changeant de format au gré des époques concernées comme il passe du noir et blanc à la couleur et vice versa, convoquant des images iconiques ou en rejouant d’autres, et balayant, à défaut d’exhaustivité, un imaginaire cinéphile courant de Niagara à Some Like It Hot, de Don’t Bother to Knock à The Seven Year Itch. Il trouve en Ana de Armas, sensationnelle, l’incarnation parfaite d’une Marilyn en qui l’actrice cubaine, par-delà un mimétisme troublant, semble jusqu’à se fondre. Pour livrer, entre réalité blême et fantasme scintillant, usine à rêves et cauchemar existentiel, un portrait kaléidoscopique de la star en jeune femme perdue, sacrifiée à un système hollywoodien conçu par et pour des hommes. Un maître geste de cinéma, dont l’on regrettera que seuls les spectateurs de quelques festivals aient pu le découvrir sur le support auquel il était manifestement destiné: le grand écran.

D’Andrew Dominik. Avec Ana de Armas, Adrien Brody, Bobby Cannavale. 2 h 46. Disponible sur Netflix à partir du 28/09. 9

Marilyn, dernières séances

S’inspirant du livre Marilyn, dernières séances de Michel Schneider, Patrick Jeudy tente un portrait de Marilyn à travers sa relation pas dénuée d’ambivalence avec Ralph Greenson, le psychanalyste d’Hollywood qui l’accompagna les trois dernières années de sa vie. S’appuyant sur une riche sélection d’archives sur lesquelles est posé un commentaire narré par Didier Bezace, le documentaire qui s’ensuit déflore le mythe versant intime, déclinant son parcours tragique entre éclat et angoisses profondes.

de Patrick Jeudy, 2008

My Week with Marilyn

Simon Curtis s’intéresse à un épisode singulier du parcours de l’actrice, lorsque, souhaitant donner un nouvel envol à sa carrière, elle s’en alla, en 1956, tourner The Prince and The Showgirl en Angleterre aux côtés de Laurence Olivier. L’entreprise devait tourner au fiasco et n’aurait sans doute inspiré qu’un biopic fort quelconque si le réalisateur n’avait eu l’excellente idée de distribuer Michelle Williams dans le rôle de Marilyn, son regard ouvrant sur l’abîme semblant révéler jusqu’à l’âme de son modèle.

de Simon Curtis, 2011

Poupoupidou

En 2011, Gérald Hustache-Mathieu met en scène un quasi-sosie de Marilyn sous les traits de Sophie Quinton dans un film au titre éminemment évocateur, Poupoupidou. L’action se situe dans les frimas d’une petite ville du Doubs dont Candice Lecoeur est la star incontestée, blonde effigie d’un fromage local mais déjà morte -“suicide probable par somnifères”- au moment où y débarque un auteur de polars en mal d’inspiration, dont l’enquête sur sa disparition va faire rimer des destins en miroir…

de Gérald Hustache-Mathieu, 2011

The Mystery of Marilyn Monroe: the Unheard Tapes

Netflix fait feu de tout bois, ajoutant au film d’Andrew Dominik ce documentaire d’Emma Cooper. Elle y retrace l’enquête menée, au début des années 80, par le journaliste Anthony Summers sur les circonstances de la mort de Marilyn, s’appuyant sur force témoignages audio recueillis à l’époque. Proches, enquêteurs, réalisateurs, chacun y va de ses souvenirs. Mais si l’image des frères Bob et John Kennedy n’en sort pas grandie, le mystère reste entier…

d’Emma Cooper, 2022

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