Drame familial ou film d’épouvante ?

Le folklore irlandais à l’honneur


Pour sa 29ème édition, le Festival international du film fantastique de Gerardmer récompense une nouvelle réalisatrice, cinq ans après avoir attribué son Grand prix à Julia Ducournau pour Grave et deux ans après celui de Rose Glass pour Saint Maud. Kate Dolan obtient cette fois le Prix du Jury ex-aequo avec le long-métrage de Paco Plaza, Abuela. Dans Samhain, Char, adolescente solitaire malmenée par ses camarades de classe, assiste à la disparition de sa mère, Angela. Lorsque cette dernière revient sans explication le soir suivant, Char et sa grand-mère Rita ne peuvent s’empêcher de constater une étrange transformation chez elle. Est-elle toujours la même ou a-t-elle été remplacée par une entité maléfique ?

Dans ce long-métrage imprégné de grisaille automnale, le folklore irlandais cher à la réalisatrice vient ajouter au récit une dimension surnaturelle et fantastique. Dans la culture gaélique, Samhain, qui deviendra plus tard Halloween, est une fête païenne où d’étranges phénomènes ont coutume de se dérouler. Kate Dolan convoque les « changelings », entités qui viendraient, selon la légende, prendre la place de quelqu’un, à l’insu de sa famille, et dont on ne pourrait se débarrasser que par le feu. La mère de Char semble être frappée par cette malédiction, et son comportement se révèle de plus en plus étrange, donnant lieu à quelques scènes particulièrement impressionnantes, proches du body horror. L’actrice Carolyn Bracken se révèle d’ailleurs très convaincante dans le rôle d’Angela, et livre une performance physique impressionnante, presque animale.

Bien que classique et souvent traitée dans les films d’horreur, la thématique d’Halloween est exploitée de manière originale et sans effets tape-à-l’œil. Ici, pas de masques ou de tueur fou, mais une entité issue des contes populaires irlandais, qui vient bouleverser le quotidien de cette petite ville aux maisons grises où tout le monde semble se connaître depuis toujours.

Un drame intimiste

image carolyn bracken samhain
Copyright Cait Fahey

Kate Dolan déclare avoir eu l’intention, avec Samhain, de créer « un film effrayant qui raconterait une histoire de passage à l’âge adulte ». Et force est de constater que le long-métrage ressemble effectivement davantage à un drame intimiste qu’à un film d’épouvante. La photographie est terne et réaliste, et le rythme assez lent et contemplatif. La caméra s’attarde sur le quotidien de la jeune lycéenne dans les salles de classes, sur le chemin de l’école, ou encore chez elle, auprès de sa famille.

Malgré son sous-texte horrifique, le film traite avant tout des traumas intimes que sont le harcèlement scolaire et la difficulté de devenir adulte. Char vit dans un environnement complexe, auprès d’une mère instable et d’une grand-mère malade, sans figure paternelle, et elle devient vite la cible de ses camarades de classe qui refusent de l’intégrer. Kate Dolan dit s’être inspirée de sa propre expérience – certaines personnes de sa famille ayant souffert de maladie mentale – pour créer une ambiance très pesante entre les différents personnages. Les rôles s’inversent, puisque c’est à Char de prendre soin de sa mère et de grandir un peu trop vite, tandis qu’Angela perd peu à peu pied avec la réalité. L’horreur devient alors la peur tangible que la maladie et la dépression ne viennent briser leur foyer. « La famille est la chose la plus terrifiante du monde », avouera d’ailleurs Susan, la seule amie de Char. La force de ce long-métrage est alors de jouer sur l’ambiguité : y a-t-il réellement une dimension fantastique ou le film nous présente-t-il juste un personnage qui sombre dans la folie ?

Afin de mettre en lumière la large palette de jeu de ses actrices, Kate Dolan les filme la plupart du temps en gros plan. Carolyn Bracken, citée précédemment et connue pour avoir participé à des séries telles que The Line of Duty ou Dublin Murders, mais dont il s’agit du premier rôle dans un long métrage, et Hazel Doupe – déjà remarquée pour son interprétation dans Float Like a Butterfly, qui avait remporté le prix FIPRESCI au Festival de Toronto en 2018 – dans le rôle de Char, confèrent ainsi une charge émotionnelle décuplée à ce drame familial intimiste.

Une horreur insidieuse et dérangeante

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Copyright Cait Fahey

L’originalité de Samhain, aux origines d’Halloween réside dans sa perméabilité aux différents genres. En empruntant à la fois au fantastique et au réalisme, le film crée une horreur insidieuse, malaisante, loin des jumpscares et autres effets tapageurs. L’ambiance est pesante dès la scène d’introduction, et la mise en scène rivalise d’inventivité. La réalisatrice joue beaucoup sur les cadres et les couleurs, et ses choix sont toujours signifiants : les portes ou les miroirs permettent tantôt de mettre en valeur un personnage, tantôt de l’isoler, de le cloisonner. Dans cette vieille maison qui grince aux couleurs ternes, l’apparition d’un orange vif ou de la couleur rouge attire immédiatement l’œil vers quelque chose d’effrayant, qui vient rompre la monotonie ambiante. Kate Dolan utilise d’ailleurs très peu d’effets visuels horrifiques, mais les quelques plans choquants qu’elle place sporadiquement dans son long-métrage n’en sont que plus marquants.

L’étrangeté des événements est distillée de manière mesurée tout au long du film : on croit par instants deviner une silhouette sous un lit, dans l’ombre… Le spectateur est invité à observer minutieusement chaque plan pour profiter pleinement de ce qui lui est proposé à l’écran. La réalisatrice s’amuse également à créer des contrastes dérangeants : en faisant monter l’angoisse lors d’une très lente scène de repas, par exemple, ou en associant une musique joyeuse à un moment particulièrement angoissant.

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Copyright Cait Fahey

Kate Dolan joue enfin beaucoup avec le rythme : le récit suit les personnages en temps réel, fidèle à sa démarche naturaliste, et n’hésite pas à dilater le temps. Ainsi, elle choisit souvent de filmer en plan rapproché un personnage qui progresse dans un lieu, plutôt que de montrer ce qui l’effraie, ce qui retarde inévitablement la révélation horrifique attendue par le spectateur. Le long-métrage repose néanmoins sur une structure en crescendo, avec un climax particulièrement jouissif dans son dernier quart, qui empêche le récit de piétiner et le mène bel et bien vers une résolution. Cette fin, revenant à un rythme plus posé après la montée en puissance précédente, pourra d’ailleurs en déconcerter plus d’un.

Samhain est donc un film viscéral et dérangeant, qui joue habilement avec les codes de l’horreur traditionnelle. S’il n’est pas exempt de quelques scènes un peu convenues, sa réalisation soignée et son traitement original du secret familial en font un long-métrage très intéressant, que nous vous encourageons à aller voir en salles.