Don’t Worry Darling : critique prisonnière du désert

burning woman

Les Femmes de Stepford, The Truman Show, Matrix, Le Prisonnier, The Twilight Zone, Black Mirror, Get Out… les noms vont pleuvoir pour décrire et décrypter Don’t Worry Darling, et au passage briser le sortilège du film avec d’énormes indices. Mais le jeu des comparaisons a un autre sens, plus pervers : réduire et étouffer le film, et l’empêcher d’exister, à l’image de son héroïne prisonnière de son costume de Desperate Housewives.

Il y a bien sûr de multiples influences dans le scénario de Carey et Shane Van Dyke, repris et réécrit ensuite par Katie Silberman. Personne ne s’en cache, et tout le monde en joue, du cliché solaire de l’american dream des années 50 à une citation d’Orange mécanique pleinement assumée.

 

 

Un peu comme dans une Quatrième Dimension de Mad Men, Olivia Wilde s’amuse à créer un monde digne d’un Polly Pocket cauchemardesque, qui se moque autant des conventions sacrées du bonheur en kit (la maison, la femme, la voiture, l’alcoolisme ordinaire) que des mirages de la pop culture (la nostalgie d’une époque parfaitement fantasmée, et recréée de fond en comble par la pop culture elle-même). L’apparition de Dita Von Teese en luxueuse marchandise de boys club, et le choix de Harry Styles (pour remplacer Shia LaBeouf) dans la peau du faux fantasme ultime, rajoutent des couches de malice.

Et si Don’t Worry Darling est finalement victime de son appétit et s’écroule sous son propre poids, c’est au prix d’une réussite : celle d’une ambition fascinante, et d’un voyage déroutant, riche et souvent magnifique.

 

Don't Worry, Darling : photo, Harry Styles, Florence PughAmerican Midsommar

 

WILDE AT HEART

Dès les premières minutes, Don’t Worry Darling hurle une chose : le talent d’Olivia Wilde. Dans le très beau Booksmart, la réalisatrice avait démontré un sens certain de la mise en scène, un soin tout particulier apporté aux corps et aux décors, en plus d’un désir de créer des bulles hors du temps (la scène de la piscine sur Slip Away de Perfume Genius). Pour son deuxième film, elle pousse les curseurs au maximum, avec une direction artistique fantastique. Dans ce monde infernal de perfection, absolument tout transpire le cinéma. Chaque visage, chaque décor, chaque horizon traduit un travail méticuleux à tous les niveaux, et une maîtrise formidable de tous les outils.

Cette Victory plantée au milieu du désert est une douce folie qui déborde d’étrangetés, et c’est un personnage à part entière de l’histoire. Avec le directeur de la photo Matthew Libatique (notamment connu pour ses collaborations avec Darren Aronofsky, de Pi à mother !), le compositeur Jeff Powell, et une poignée de décors à l’architecture évocatrice (la Kaufmann Desert House, la Volcano House du désert de Mojave), Olivia Wilde assemble un monde entier d’hallucinations. Un salon, une rue, une salle de danse, un jardin, un bus : entre ses mains, tout devient le théâtre d’une horreur sourde et d’un malaise imperceptible.

 

Don't Worry Darling : photo, Florence Pugh, Olivia WildeThe Hours, le spin-off

 

Mais cette arme se retourne peu à peu contre le film. Si Don’t Worry Darling balaye très (trop) vite l’introduction pour enclencher le cauchemar, c’est pour ensuite s’enfermer dans cette mécanique répétitive de l’angoisse, qui fissure peu à peu les murs de cette réalité. Les scènes se suivent alors pour décliner la même idée : le glissement de terrain qui emporte l’héroïne et son petit monde. L’étrange se multiplie pour le plaisir de l’étrange, quitte à réduire les personnages à des pantins – une belle ironie vu le sujet du film. 

C’est particulièrement évident avec quelques-unes des images les plus folles du film, où Alice est littéralement étouffée par la vie domestique, avec une baie vitrée et du film plastique. Les idées sont presque trop belles, trop fortes et trop parfaites pour trouver leur place dans l’histoire, et ces scènes jouent finalement contre le reste du film. Les effets de montage, qui encapsulent et isolent ces moments terrifiants, ressemblent d’ailleurs à un aveu d’échec. La perfection a un prix, annonce l’affiche du film. Ce prix, c’était peut-être le sacrifice de quelques idées-images fortes, pour servir le film (qui aurait certainement gagné à être resserré).

 

Don't Worry Darling : photoÊtre coincé entre la théorie, et la réalité

 

lost in translation

Le vrai mur que se prend Don’t Worry Darling est néanmoins ailleurs. C’est celui vers lequel un tel film fonce dès le départ : la solution à l’énigme, et l’explication au mystère. Plus grande et folle est la question, plus dangereuse et risquée sera la réponse. C’est d’autant plus vrai ici que le film dépense beaucoup d’énergie à aligner les indices et éléments cryptiques, faussant les pistes avec un plaisir délicieusement pervers. Folie intime ? Expérience scientifique secrète ? Gigantesque machine sous le désert ? Secte new age ? Communauté-mensonge type Le Village ? Tout est possible… jusqu’à ce que tout soit précis.

Et quand arrive le moment de dévoiler le pot aux roses des enfers, le film n’a plus de souffle. La construction en flashbacks est lourde, et les effets encore plus. En voulant aller au plus clair et efficace, Olivia Wilde (de toute évidence peu intéressée par cette partie démonstrative) y va avec la délicatesse des plus beaux parpaings. La transformation de Harry Styles en geek de Foir’Fouille est légèrement risible, et les scènes sont si chargées de sens et justifications qu’elles semblent encore plus artificielles que les pelouses de Victory.

La faute à un scénario qui a bien du mal à se sortir de ce rendez-vous obligatoire, Don’t Worry Darling est pris à son propre piège. Toute l’idée du twist est tellement théorique qu’elle ne passe pas l’épreuve de la réalité, ne serait-ce que pour quelques scènes. C’est la force et la limite d’un film-concept : le voyage est passionnant, mais la destination, probablement frustrante ou décevante.

 

Don't Worry Darling : photoLa Course à la mort dans l’âme

 

Malgré ça, Olivia Wilde maintient un cap. Par petites touches, elle entretient le cœur émotionnel que ce twist avait refroidi en quelques instants. La scène où Alice découvre la vérité et confronte son mari-bourreau est empreint d’une ambiguïté déchirante, qui traduit toute l’horreur complexe d’une relation si toxique. Dans le feu de l’action, une autre révélation amène une dimension tout aussi belle et amère à un simple second rôle. Dans les derniers moments, c’est le songe éveillé d’un bras qui enlace, comme dans un dernier geste d’amour dont il faut s’émanciper pour vaincre le dernier boss du niveau, qui rattache la folie furieuse de la conclusion à la simplicité horrifique de l’histoire.

À mesure que le film accuse des sorties de route et perd le nord, un astre reste haut dans le ciel : Florence Pugh, pour guider le film. Ce n’est pas la première fois qu’elle impressionne, et ce n’est certainement pas la dernière. Absolument fantastique de bout en bout, l’actrice incarne toute la fragilité, toute la force, toute la beauté et tout l’héroïsme de cette Alice au pays des merveilleuses horreurs, tombée malgré elle dans le puits des hommes. Harry Styles, Chris Pine et Olivia Wilde sont bons, mais Florence Pugh est plus que ça. Elle écrase tout et tout le monde sur son passage.

 

Don't Worry Darling : Affiche française

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