Disney vient-il de confirmer que Disney+ est une (grosse) erreur ?

Avec le retour de Bob Iger en tant que PDG de Disney et le renvoi de Bob Chapek, tout indique des changements brutaux chez Mickey, en particulier sur Disney+.

Lors de son interview à la Code Conference 2022, en septembre dernier, Bob Iger (PDG de Disney de 2005 à 2020) a déclaré sans hésiter : “Mon ancien travail ne me manque pas.” D’un autre côté, Bob Chapek (PDG de Disney depuis 2020) a expliqué sans moins de certitudes à la presse, il y a peu, que la situation financière de Disney était bien sous contrôle, et ce malgré les résultats calamiteux de Disney+. Quand soudain, coup d’État chez Mickey. Bob Iger vient en effet de reprendre les rênes de son empire, et a été nommé par le conseil d’administration PDG, remplaçant au pied levé Bob Chapek. La surprenante nouvelle a suscité l’enthousiasme de certains et la perplexité d’autres, tandis que Chapek ne semble déjà plus qu’un déplaisant souvenir.

Ce dernier aura pourtant fait front pour la firme en pleine période de pandémie (il a succédé à Iger en février 2020), essuyant les plâtres d’une ère incertaine pour toute l’industrie. Mais les déboires de Disney, sous son mandat, ont eu vite fait de le rendre de plus en plus insupportable pour son conseil d’administration. Entre son incapacité à gérer l’affaire “Don’t say gay” en Floride (se mettant à dos à la fois les associations LGBTQ+ et le conservateur gouverneur Ron DeSantis) et son attitude hostile envers certains collaborateurs, Chapek a fini par être l’épine dans le pied de Mickey.

Le retour de Bob Iger a donc très probablement pour but de réparer les erreurs de ce dernier, mais pourrait aussi totalement dévier de la trajectoire prise par la compagnie depuis deux ans. Et Disney+ pourrait bien être dans le viseur.

 

 

Soulless

Dans un mémo transmis à ses équipes le 21 novembre dernier, le nouveau PDG de la firme a fait savoir qu’un grand vent de changement allait souffler :

Dans les semaines qui viennent, nous allons commencer à mettre en place des changements opérationnels et structurels. C’est mon intention de faire les choses d’une manière qui honore et respecte la créativité qui constitue le cœur et l’âme de ce que nous sommes. Comme vous le savez, c’est une période de grands changements et défis pour notre industrie et notre travail aura donc également pour objectif de créer une structure plus efficace et moins coûteuse.” 

Des mots que l’on soupçonnerait de viser directement l’organisation mise en place ces deux dernières années par Bob Chapek, qui se sont révélées à la fois très bancales économiquement et extrêmement pénibles pour les créatifs. Ces décisions ont ainsi été inféodées à un certain Kareem Daniel (bras droit de Chapek, à la tête du pôle Media & Entertainment Distribution) afin qu’elles obéissent toutes à la nouvelle logique de Disney, mise en place durant la pandémie. Une stratégie ayant pour cœur le streaming et Disney+, dont on a pu observer toutes les méthodes depuis quelque temps. 

 

Soul : photoSoul, le premier Pixar victime des dérives de Disney+

 

En somme, si Disney s’est de plus en plus détourné des salles de cinéma (et au pire moment) pour privilégier la SVoD, et a sacrifié ses films d’animation (pour lesquels Chapek admet avoir du dédain) sur l’autel du petit écran, c’est en partie à Kareem Daniel qu’on le doit. Décisionnaire et stratège clé de Chapek, il a porté de nombreux coups meurtriers aux collaborateurs créatifs de la firme au point de provoquer souvent l’ire de ces derniers.

On pense évidemment à Pixar, furieux du traitement réservé à certains de leurs longs-métrages comme Soul ou Alerte rouge,  balancés sur Disney+ sans ménagement. On se souviendra tout autant du clash avec Scarlett Johansson, lésée dans son contrat lorsque Black Widow a été diffusé sur la plateforme en simultané de la sortie salle, sans qu’elle soit consultée. On ne comptera même pas la politique agressive de la compagnie envers notre chronologie des médias, afin d’imposer sur notre sol la loi de Disney+, quitte à user d’un certain chantage avec Black Panther 2. Bref, autant de raisons qui ont amené Daniel et Chapek à s’attirer un grand nombre d’inimitiés. 

 

Black Widow : photo, Scarlett Johansson” Bon ça suffit Disney+, là !”

 

le recul des plateformes ?

Toujours dans l’interview de la Code Conference 2022 (disponible sur Youtube), Bob Iger a expliqué que, pour lui, un bon chef devait “avoir le courage de prendre des décisions très rapidement et d’avoir confiance en leur justesse.” Et il n’est certainement pas anodin que l’une de ses premières décisions rapides a été d’aussitôt renvoyer de son poste Kareem Daniel, une fois Chapek dégagé. Un coup de plumeau plus explicite encore que les promesses faites par Iger, tant il prouve la volonté de celui-ci de rétropédaler sur les plans de son prédécesseur.

Un brutal changement qui pourrait précéder beaucoup d’autres (affaire à suivre avec attention) et qui n’est pas sans rappeler les péripéties récentes de Warner. Elles ont démarré avec le fameux cas Batgirl, suite à la prise de pouvoir de David Zaslav à la place de Jason Kilar. Ce dernier s’était (tout comme Chapek) complètement voué à la plateforme de streaming HBO Max, avant que tout ça ne prenne fin dans le sang et les larmes, à l’arrivée du nouveau patron. 

 

Batgirl : photoOn ne verra jamais le film, mais on ne l’oubliera pas

 

L’histoire serait-elle sur le point de se répéter, mais cette fois pour Disney ? Rien n’est sûr, mais on pourrait sérieusement y croire. Bob Iger s’est souvent présenté comme un défenseur des salles (et des nouvelles technologies) et ne semble a priori pas embrasser le fantasme d’un Chapek ou d’un Kilar pour le streaming comme l’alternative absolue au grand écran (même s’il reste à l’origine de Disney+). C’est comme ci la pandémie avait créé un gigantesque miroir aux alouettes dans lesquelles toutes les plus grosses compagnies du divertissement se sont jetées à corps perdu avant de reprendre, in extremis, leurs esprits. 

Warner, Disney… Naïvement, on pourra croire à l’avènement d’une nouvelle ère où le streaming et la logique d’hyperconsommation des plateformes auront une place moindre face aux cinémas. Comme la plupart des plateformes lancées à la poursuite de Netflix,  Disney+ ne devrait pas être rentable avant un certain temps (à savoir 2024 d’après Chapek) au vu des coûts de sa création et de l’alimentation de son catalogue. Alors que Netflix, dans la même situation, a récemment lancé un abonnement avec des coupures publicitaires, Bob Iger envisagerait la même stratégie pour Disney+.

 

She-Hulk : Avocate : photo, Tatiana MaslanyBob Chapek en vacances forcées

 

Les derniers chiffres n’ont pas parlé en la faveur de la SVoD à outrance : Disney, sous Chapek, a perdu ses 40 % de parts que la firme détenait avant sur tout le box-office US en 2019 (grâce à la brochette Dumbo, Avengers : Endgame, Toy Story 4, Le Roi Lion, La Reine des neiges 2, ou encore Star Wars IX). Tout ça a entraîné une chute en bourse pour Disney, qui a bien compris que la salle parvient à créer un prestige et une émulsion de groupe autour de ses projets que la SVoD ne réussit pas encore à engendrer.

C’est un virage à 180 degrés qu’on peut maintenant attendre de la compagnie aux grandes oreilles et, on ose l’imaginer, qui n’apportera que du mieux pour l’industrie (même si en interne, la réorganisation risque d’être très rude, comme souvent). 

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