Derrière les images de Tár : «Se surpasser pour être à la hauteur»

Visuellement et esthétiquement, Tár se devait d’être irréprochable. Un vrai casse-tête pour le directeur de la photographie Florian Hoffmeister : comment faire émerger la beauté à partir d’un réel très ordinaire ? Le réalisateur Todd Field et lui ont dû prendre le problème à bras le corps pour donner des accents de vérité à l’histoire de cette cheffe d’orchestre mondialement reconnue (Cate Blanchett) qui se voit rattrapée par son passé, et dont l’action se situe à Berlin. « Trop joli », lâchait Field devant certains des lieux de tournage qu’on lui proposait, aussitôt rejetés. Car Tár  n’est pas le genre de film qui se regarde avec distance : il vous attire et vous plonge dans la tête de Lydia Tár et vous force à rester à ses côtés quoi qu’il advienne. Pas de place pour la distraction.

L’équipe a tourné essentiellement en décors naturels, sillonnant l’Allemagne à la recherche de lieux et d’espaces qu’une personne de la stature et du tempérament de Lydia pourrait habiter de manière réaliste. Ils ont mis au point des technologies complexes, même pour les plans les plus simples en apparence, des plans-séquences reposant sur un dispositif précis ou des scènes en voiture entre virtuosité de la caméra et bricolages astucieux. Lorsque Todd Field pensait avoir trouvé comment procéder, il s’arrêtait sur le bord de l’autoroute et appelait immédiatement Cate Blanchett afin de lui donner des instructions de jeu pour se préparer. De Florian Hoffmeister, il a exigé l’impossible mais l’Allemand a trouvé la solution à chaque fois. « J’étais vraiment stressé à l’idée de me lancer dans cette aventure avec Todd, dit-il. Je savais que j’allais devoir me surpasser pour être à la hauteur. »

Todd et Florian ont sélectionné six plans pour en discuter avec Vanity Fair, et m’ont rejoint sur Zoom pour les décortiquer. Tout en retenue, chacun n’en est pas moins somptueux à sa manière. 

Cate Blanchett dirige son orchestre.

Courtesy of Focus Features

Le processus de répétition

La disponibilité de l’Orchestre philharmonique de Dresde, qui interprète l’orchestre fictif dirigé par le personnage de Lydia, était très réduite. Un timing si serré, à vrai dire, que le tournage a dû débuter par leurs scènes, sous peine de les perdre complètement. Toute l’équipe a donc dû se mettre au diapason, y compris Cate Blanchett et le reste du casting qui ont commencé directement par le vif du sujet : la direction d’orchestre et le travail musical.

Todd Field : Nous avons dû canaliser toutes nos énergies pour les engager directement dans cette direction, à fond. Les journées étaient très, très courtes car nous n’avions l’orchestre que pour dix heures par jour grand maximum, pauses et déjeuner inclus. Le premier jour, on a dû essayer quelque chose comme 96 configurations. Florian et moi, on préparait ça depuis des semaines et des mois, en essayant de déterminer quelles pourraient être ces configurations. En général, je n’utilise pas de storyboards, sauf en cas d’absolue nécessité, mais ici, c’était tout bonnement fondamental.

Florian Hoffmeister : Dès nos premiers échanges sur le film, Todd a été très clair : ces répétitions se tenaient dans un espace de travail. En aucun cas nous ne devions les sublimer, il fallait que l’on ressente le travail ; ils y vont, ils répètent toute la journée. L’authenticité était primordiale. On pourrait penser que cela limite les possibilités en termes de lumières, mais au contraire, aborder l’espace dans cet esprit a été vraiment libérateur pour moi. Dès le début, Todd a aussi été très clair : la caméra serait fixe, elle ne bougerait pas, ce serait une règle d’or. Je me souviens encore de la première fois que l’orchestre a joué, on a décollé, littéralement. On a instinctivement envie que la caméra s’envole avec la musique.

TF : Il existe beaucoup d’images très intenses d’orchestres en train de répéter. Quand vous êtes aspiré dans ce vortex, c’est très difficile d’en sortir. Pour moi, en tout cas, observer des répétitions est infiniment plus intéressant que de voir la performance finale. La manière dont elles sont documentées est assez austère. En général, une ou deux caméras, quelques micros perches et des gens qui font de leur mieux. Soit la caméra est au cœur de l’orchestre, soit elle est adjacente à ce dernier. C’était ça, notre approche. C’était, à dessein, de rester dans le réel, dans le banal. 

FH : Même si cette banalité aurait pu en faire un espace presque repoussant. Nous marchions sur une corde raide : comment créer une image saisissante, qu’on ait envie de regarder, qui permette au regard de se balader à l’intérieur, tout en respectant ces contraintes ? Comment on façonne ça ? Nous avons eu de la chance car le milieu musical allemand est très réglementé : l’éclairage des partitions doit avoir une luminosité précise. La salle devait donc contractuellement avoir une luminosité précise pour qu’ils puissent lire leurs notes.

Zethphan Smith-Gneist et Cate Blanchett.

Courtesy of Focus Features

La confrontation

L’une des premières scènes du film, cruciale, met en scène une confrontation entre Lydia et l’un de ses jeunes élèves à Juilliard, qui s’identifie comme « personne pangenre et BIPOC » (l’acronyme utilisé en anglais pour désigner les individus qui s’identifient comme “Black, Indigenous and People of Color”). Ils discutent des mérites de la séparation de l’œuvre et de l’artiste, et débattent âprement autour de la notion de canon artistique. Filmée en plan-séquence, la scène est une véritable prouesse pour Cate Blanchett.  

TF : C’est la première scène que j’ai écrite. J’ai travaillé dessus de longs mois, tout en développant le scénario. Telle que je vois la scène, c’est comme si la Lydia Tár de 50 ans était face à la Lydia Tár de 24 ans. Elle parle à une version jeune d’elle-même. À 24 ans, fraîchement sortie d’Harvard, que veut-elle faire ? Exactement ce que veut faire le jeune personnage avec qui elle débat : du bruit. Comment se déplace-t-on dans une salle de classe ? Cate avait tellement de choses à faire dans cette scène, elle devait suivre un chemin précis, avec quatre endroits dans la salle, et respecter des marques au sol, lorsqu’elle essaie de convaincre la jeune personne de l’importance du canon, d’inculquer la sagesse qu’elle possède à son âge. Elle essaie presque de lui faire les yeux doux pour y parvenir. En gros c’est trois échanges, puis les yeux doux, mais ça ne marche pas et elle finit par perdre son sang-froid.