« Depois do Silêncio », le manifeste magique de Jatahy

Publié le 25 nov. 2022 à 16:00

Le nouveau spectacle de Christiane Jatahy est littéralement bouleversant. En mélangeant théâtre et cinéma (marque de fabrique de l’artiste), documentaire et fiction, diatribes politiques et transe poétique, « Depois do silêncio » (« Après le silence ») plonge le spectateur dans une sidération profonde qui le transporte très loin. Au coeur du Brésil où certaines populations noires vivent encore dans des conditions proches de l’esclavage, exploitées par les grands propriétaires terriens.

Christiane Jatahy a cousu un patchwork sorcier, en croisant le premier roman du géographe Itamar Vieira Junior « Torto Arado », l’histoire d’une famille du Chapada Diamantina confrontée à la violence et à l’injustice, et un documentaire au long cours (achevé en 1984) « Cabra marcado para morrer », d’Eduardo Couthino, racontant le combat du syndicaliste agricole João Pedro Teixeira assassiné en 1962. Les deux histoires se répondent d’autant mieux qu’une des trois actrices du spectacle (accompagnées d’un musicien) est par un hasard extraordinaire la petite fille du leader défunt.

Lorsqu’on entre dans la salle du Centquatre-Paris (associé à l’Odéon pour présenter ce spectacle) et qu’on découvre le plateau presque vide, barré d’un écran en trois parties en fonds de scène, on n’imagine pas la métamorphose qui se prépare. Le spectacle s’ouvre sur une prise de parole, style meeting, où dès les premières secondes on a l’impression que les actrices jouent leur propre leur propre vie. Puis le dialogue s’instaure avec les images et les personnages qui s’adressent à nous sur l’écran.

Réalisme magique

« Torto Arado » est une fiction inspirée de faits réels. Christiane Jatahy a posé sa caméra au coeur de cette région de l’Etat de Bahia explorée par le romancier et tourné un film avec ses quatre acteurs/actrices et les habitants de la communauté. L’histoire du jeune militant fauché par balles renvoie au drame survenu il y a soixante ans. Dans le Brésil de Bolsonaro (« Après le silence » a été conçu avant la victoire de Lula), les grands propriétaires font toujours la loi et il est facile de faire passer un crime politique pour un simple règlement de comptes.

Un oeil rivé sur la scène, l’autre sur l’écran, le public suit la narration chaotique de ce double drame, se fond dans les paysages sublimes du Chapada Diamantina, s’enivre de ses fêtes sacrées. Quand une actrice entre en transe sur le plateau du 104, c’est comme si un esprit furieux avait surgi de l’écran pour réclamer justice. Le réalisme magique s’empare du théâtre. Le temps d’un moment de partage inédit, « Après le silence » fait communier un public français déboussolé avec tous les peuples opprimés du Brésil.

Depois Do Silêncio

Théâtre

de Catherine Jatahy

Au Centquatre-Paris (avec l’Odéon)

104.fr ou theatre-odeon.eu

Jusqu’au 16 décembre

Durée 1 h 50

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