de “Beverly Hills” à “Élite”, la vie improbable des ados

Appartements grandioses, discours de vieux sages, innombrables affaires criminelles… Quantité de “teen séries” représentent l’adolescence avec une crédibilité toute relative. Florilège en cinq points, à l’occasion de la sortie de la saison 5 d’“Elite” sur Netflix.

« Ce soir, tout est permis ! » lance Patrick, lycéen extraverti. Tandis que nos soirées adolescentes fleuraient surtout le mauvais vin, les playlists hasardeuses et les tentatives de drague maladroites, les fêtes organisées par les élèves de Las Encinas semblent, dans la dernière saison d’Élite, autrement plus extrêmes. Sexe (à plusieurs), alcool (fort) et drogue (dure) y sont monnaie courante, éloignant le « teen drama » espagnol de toute vraisemblance. Une manière de décrire l’âge ingrat qui concerne de nombreuses séries pour ados et provoque, au mieux, l’hilarité, au pire, l’indigestion…

Lycée général, option meurtres

Las Encinas, Riverdale, Rosewood… Certaines localités n’ont décidément pas de chance et cumulent meurtres sanglants, agressions violentes et disparitions anormalement nombreuses… Autant d’événements qui ne semblent toutefois pas traumatiser les héros de certaines « teen séries », de Pretty Little Liars à Outer Banks, en passant par Élite. AprèsAvoir démasqué un ado meurtrier dans leurs rangs, puis un deuxième, et participé à un trafic de drogue, les élèves de Las Encinas doivent en effet, dans la cinquième saison, cacher un cadavre ! Une activité qui, hélas, ne semble pas au programme du bac.

Dans « Pretty Little Liars » comme dans d’autres « teen drama », certaines villes cumulent meurtres sanglants, agressions violentes et disparitions anormalement nombreuses.

Dans « Pretty Little Liars » comme dans d’autres « teen drama », certaines villes cumulent meurtres sanglants, agressions violentes et disparitions anormalement nombreuses.

ABC Family – Warner Horizon Television

Célia Sauvage, docteure en études cinématographiques et audiovisuelles et coautrice avec Adrienne Boutang de l’ouvrage Les Teen Movies (éd. Vrin, 2011), explique cette surenchère dramatique : « Le genre “teen” a toujours inclus des éléments qui bouleversent la monotonie de l’expérience adolescente. C’est un public particulièrement en demande d’une représentation de son quotidien plus exaltante. »

Viens chez moi, j’habite dans un “penthouse”

Au début des années 1990, quel adolescent n’a pas rêvé de partager le quotidien des héros de Beverly Hills ? Au programme : soirées dans des villas au bord de la piscine, les cheveux coiffés par le vent californien. Quelques années plus tard, c’est au tour de Serena, Blair, Chuck et Nate de nous faire baver avec leurs appartements grandioses et leurs week-ends dans les Hamptons, dans Gossip Girl. « La normalisation des privilèges de classe dans des séries comme Gossip Girl participe d’une spectacularisation : le capital financier offre des possibilités narratives vastes », explique Célia Sauvage.

Les ados de « Gossip Girl » nous ont fait baver avec leur quotidien de luxe.

Les ados de « Gossip Girl » nous ont fait baver avec leur quotidien de luxe.

The CW Network

D’autres fictions misent toutefois sur une représentation plus crédible des réalités économiques. Dans la « teen série » fantastique Zéro, Omar, jeune Milanais, livre des pizzas entre les cours afin d’aider son père, tandis que dans la huitième saison de Skam France, Bilal, sa mère et son petit frère sont confrontés à une grande précarité.

Défilés de mode dans la cour de récré

Jeans « cut out » (partiellement lacérés), Crop tops pastel hyper sexualisants, visages dessinés par un Contouring et illuminés par un fard à paupières singulier, surtravaillé… En quelques épisodes, les ados d’Euphoria, Maddy et Jules en tête, sont devenues les égéries d’un style unique, assumé, bientôt reproduit par nombre de spectateurs et spectatrices sur TikTok et Instagram.

Les ados d’« Euphoria », comme ici Maddy (Alexie Demie) et Cassie (Sydney Sweeney) sont devenues les égéries d’un style reproduit par les adeptes de la série.

Les ados d’« Euphoria », comme ici Maddy (Alexie Demie) et Cassie (Sydney Sweeney) sont devenues les égéries d’un style reproduit par les adeptes de la série.

Eddy Chen – Home Box Office

Difficile toutefois de penser que ces tenues et ces maquillages (brillamment imaginés par Heidi Bivens et Doniella Davy) trouvent toute leur place dans les cours de lycée. Très honnêtement, les garde-robes adolescentes ressemblent plus régulièrement à celle de Phénomène Raven, bariolée et approximative, ou à celle des héroïnes de Trinkets, décontractée et cool.

Le sexe sans maladresse

Clara et Pablo, 16 ans, dans les prémices de leur vie de couple, décident de faire appel à un troisième partenaire afin de pimenter leur vie sexuelle devenue routinière (déjà !). Cette séquence lunaire de la première saison d’Élite constitue une des clefs du succès de la série, alimentée par de nombreuses scènes de sexe, dénuées de toute maladresse adolescente.

Avec la pudeur et le conservatisme risibles de Dawson, Beverly HillsOr Les Frères Scott, ou à l’inverse avec la décontraction extrême des récentes Élite et Euphoria, la sexualité des ados ne bénéficie que rarement d’une description honnête. Sur ce terrain, les Britanniques se démarquent. On se projette davantage dans le naturalisme cru de Skins ou dans la plus récente Sex Education et les aventures truculentes d’Otis, Maeve et autres lycéens de Moordale en pleine découverte de la sexualité.

Des jeunes qui parlent comme Proust

« Je pense juste que nos hormones sont en ébullition et risquent d’altérer notre relation », lâche Joey, 15 ans, à son ami de longue date. Ce type de discours sur les relations amicales, amoureuses et le sens de la vie, sacrément mature pour des ados, irrigue les six saisons de Dawson, série phare des années 1990 qui prête aux adolescents de Capeside des réflexions hautement philosophiques.

Dans « Dawson », série phare des années 1990, les adolescents de Capeside ont des paroles hautement philosophiques.

Dans « Dawson », série phare des années 1990, les adolescents de Capeside ont des paroles hautement philosophiques.

Columbia TriStar

À l’inverse, la série norvégienne Skam (adaptée en France depuis 2018) adopte un ton plus authentique, s’approprie les codes des jeunes milléniaux avec naturel. Avant elle, Skins a également réussi à s’apprOcher au plus près des tourments et du parler adolescents, notamment grâce à un processus d’écriture singulier. Les créateurs de la série, Bryan Elsley et Jamie Brittain, ont en effet mis à contribution les premiers concernés. « Cette collaboration apporte évidemment une justesse dans les expressions et les idiomes des ados », explique Adrienne Boutang. Une façon pour les scénaristes adultes de renouer avec les ados qu’ils ont été pour mieux les représenter.

À voir (ou pas)
o Élite, saison 5, série dramatique créée par Darío Madrona et Carlos Montero, Espagne, 8 x 55mn. Disponible sur Netflix.

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