Dans les coulisses d’Une sur deux (France 5)

Ce vendredi soir à 21 heures, la chaîne du service public propose une adaptation du livre de Giulia Foïs Je suis une sur deux. Une captation mise en scène par Emmanuel Noblet et diffusée en cette journée de lutte contre les violences faites aux femmes

Toutes les 7 minutes, une femme est violée en France. Ce 25 novembre, à l’occasion de la journée de lutte contre les violences faites aux femmes, France 5 propose une adaptation du livre de Giulia Foïs, Je suis une sur deux. Cette captation mise en scène par Emmanuel Noblet et réalisée par Ybao Benedetti met en lumière le témoignage de l’auteure paru en 2020. En 1997, la jeune femme âgée de 23 ans est victime d’un viol, « le bon viol»,comme elle le décrit aujourd’hui. « Mon histoire correspond à l’idée que les gens se faisaient du viol, un inconnu armé qui survient à la tombée de la nuit »,nous confie Giulia Foïs.

L’adaptation de ce témoignage intime, dont la portée est universelle, voit le jour grâce à Florence d’Azémar, également productrice du projet. « Après l’avoir lu, je l’ai recommandé à Emmanuel Noblet. Il fallait faire quelque chose de ce récit », raconte-t-elle. Un propos partagé par le metteur en scène qui explique « avoir compris beaucoup de choses et considère que de nombreux hommes devraient le lire pour changer leurs comportements ». Une histoire de femmes racontée par un homme ? Giulia Foïs en était la première étonnée. Lors de leur premier échange, l’auteure demande sans détour à Emmanuel Noblet ce qu’il « venait faire dans cette galère ». Si le metteur en scène en rigole encore aujourd’hui, sa réponse était des plus sérieuses.

« Le viol est suffisamment atroce pour qu’on n’y rajoute du laid ».

Giulia Foïs

« J’ai expliqué à Giulia qu’il fallait rassembler les deux parties de l’humanité dont la plus grande moitié est victime. Rappeler aux hommes qu’une femme sur deux va se faire agresser sexuellement dans sa vie et qu’il s’agit de nos mères, nos sœurs, nos compagnes… ». S’il n’est pas question d’inverser une domination, il faut rétablir l’équilibre d’« une société qui cautionne autant d’agressions, de la main au cul jusqu’au viol ». Après ce premier échange, un mois après la sortie du livre, le projet est lancé.

«Un casting 5 étoiles»

Un an et demi plus tard, le lundi 17 octobre 2022 débutent trois jours de tournages intenses. « Un film de 1h30 nécessite généralement six semaines de travail, nous avons moins de 72 heures », indique Emmanuel Noblet. Un timing serré pour une adaptation ambitieuse qui réunit 23 actrices et 2 acteurs parmi lesquels on retrouve Camille Cottin et Chamoux, Sabrina Ouazani, Alix Poisson, Julie Gayet, Caroline Proust, Romane Bohringer, Anne Benoit ou encore Rod Paradot. « Un casting 5 étoiles qui a été fluctuant. Il a été très difficile de s’organiser avec tous ces emplois du temps, certaines actrices voulaient participer au projet mais n’ont pas pu se libérer », résume Emmanuel George, producteur chez Supermouche. Un casting qui représente « toute une société avec des femmes diverses, de tous âges et origines », conclut-il.

« Fin de séquence 9, prise 2 », peut-on entendre à peine entré dans le sas qui nous sépare du plateau. Pourtant, dans cette grande salle sombre, l’ambiance est très calme voire solennelle. Le seul puits de lumière vient du plateau encadré par des grands panneaux blancs. Les décors changent au fil des scènes par le biais de projecteurs. Au centre de ce large plateau, une voiture, lieu de recueil où la parole circule. Cette adaptation s’articule autour d’échanges entre les actrices. À notre arrivée en milieu de journée, Ludmila Makowski et Pauline Étienne jouent leur scène. Après la première prise, le réalisateur Ybao Benedetti, en retrait, chuchote « c’est parfait ». Les jeunes comédiennes n’ont rien entendu puisqu’elles font part de leur doute au metteur en scène, plus proche géographiquement. Pourtant, leur passage est aussi félicité par Emmanuel Noblet. « On a peu de temps mais nous avons tout ce qu’il faut », les rassure-t-il.

Course à la montre oblige, chaque scène d’environ huit minutes doit être effectuée en deux prises. Pauline Étienne reste pour sa deuxième partie, Julie Gayet la rejoint. Pendant les réglages de sons et lumières, les comédiennes rattrapent le temps perdu depuis leur dernier tournage ensemble dans un long-métrage de 2018. Enfants, conseils mutuels, avis sur leurs derniers films… Une complicité rassurante qui renforce le caractère intimiste de la scène à venir. Une première répétition se fait, Emmanuel Noblet suggère aux actrices de ne pas «dramatiser le texte ». Un parti pris pour le metteur en scène qui considère que « les larmes ne sont pas toujours la justesse de l’émotion ». Autre argument, celui qui a reçu un Molière pour son adaptation de Réparer les vivants, veut aussi être « juste dans le texte de Giulia ». « C’est une femme qui ne pleure plus, elle est forte, elle s’est reconstruite », analyse-t-il. Des propos qui font paradoxalement écho à ceux de l’auteure. « Le viol est suffisamment atroce pour qu’on n’y rajoute du laid. Il n’a pas surdoué le pathos, il a apporté une bouffée d’air frais à ce témoignage », commente Giulia Foïs.

Action, deuxième prise !Julie Gayet, bien que concentrée, peine à jouer son texte. Une situation qui retarde le planning. L’équipe se montre compréhensive et use de nombreux stratagèmes pour pousser l’actrice. Un long monologue techniquement difficile à apprendre pour la comédienne, les délais serrés n’ayant pas joué en sa faveur. « C’était très compliqué (rires). Je dois avouer que j’étais entre deux tournages et d’habitude il me faut minimum quinze jours pour de longs textes », avoue Julie Gayet avant de souligner qu’« il faut être là quand les choses sont essentielles, même si je n’étais pas assez préparée ». Engagée, l’actrice assure que si d’autres projets se présentaient, elle serait là, « d’une manière ou d’une autre en soutien ».

« Avec Giulia nous irons présenter Une sur deux dans des maisons de femmes, des lycées, d’autres cinémas… »

Emmanuel Noblet

Les actrices portent la parole de Giulia Foïs. L’auteure, qui a assisté au tournage,se souvient de sa première rencontre avec elles avant le tournage. « Au-delà de leur rôle d’actrice, c’était important en tant que femme de se voir. Nous avons passé notre temps à nous remercier mutuellement (rires) », se souvient-elle. Des propos partagés par Caroline Proust présente à ce rendez-vous. Retour en plateau. La comédienne, vue dans Engrenages , avait d’autres questions pour l’auteure. Elle cherchait à comprendre les mots de Giulia Foïs pour mieux les interpréter. En interview et sans avoir vu le résultat, l’actrice dit « s’être jetée à l’eau, engagée et espère que le résultat sera au service du texte ». En réalité, dans son jeu, Caroline Proust propose une interprétation à vif, sa voix est émue et quelques larmes semblent se retenir de ses yeux. Un passage bouleversant grâce au véritable travail d’analyse de l’actrice sur le livre Je suis une sur deux.

Hier soir , nous avons assisté à l’avant-première d’Une sur deux dans un cinéma intimiste de Paris. À la fin de la séance, des applaudissements mais également une ambiance lourde de sens, comme une prise de conscience par l’ensemble des spectateurs en salle. Giulia Foïs, Emmanuel Noblet, les actrices, la production apparaissent émus et fiers d’avoir atteint leur objectif. La parole n’est pas libérée mais enfin entendue. Nicolas Auboyneau, directeur du théâtre chez France Télévision, se félicite que ce message soit porté par le service public. « Nous sommes à fond dans notre mission si le sens résonne dans la société », déclare-t-il. Nous retrouvons Caroline Proust qui nous rappelle que le témoignage de Giulia fait écho à des milliers de femmes, dont certaines attendent encore l’aide de la justice. « Sur les 12% de viols qui mèneront à une plainte, seul 1% des agresseurs seront condamnés» souligne-t-elle.

Après la diffusion de cette captation, l’équipe ne compte pas s’arrêter là. « Avec Giulia nous irons présenter Une sur deux dans des maisons de femmes, des lycées, d’autres cinémas… », assure Emmanuel Noblet qui souhaite « se servir de ce texte et de son adaptation en monologues comme d’un outil ». Le metteur en scène qui, au cours de ce projet, est « allé d’admiration en reconnaissance » a imagé le puissant témoignage de Giulia Foïs. Une sur deux est à voir mais surtout à entendre ce soir à 21h sur France 5.