Critique : Les Enfants des autres

Les Enfants des autres est avant tout une déclaration d’amour à une actrice qui n’a (presque) jamais été aussi bien filmée. Virginie Efira est ici lumineuse, vivante, en mouvement, sans lourdeur aucune. Quand la lourdeur pointe le bout de son nez, le scénario la balaye, les dialogues aussi. Cette histoire de famille recomposée, d’amour aussi, est surtout celui de la belle-mère, oui la marâtre des contes de fée, ici transformée en une femme qui veut aimer, trouver sa place et surtout, pourquoi pas, laisser une trace…

Composer, recomposer… et trouver sa place

Par une grâce inouïe, qui sert très bien le propos du film, Rebecca Zlotowski a déplacé le sujet premier de son film de l’histoire d’un homme impuissant (adapté d’un roman de Romain Gary), à celle d’une femme confrontée à une horloge biologique intransigeante : il lui faut faire des enfants au plus vite, au risque de ne plus pouvoir. Sauf que, tant qu’elle avait le temps, Rachel ne se posait pas la question. Pourtant, le jour où elle rencontre et tombe amoureuse d’Ali, la question se fait plus pressante. Ali est déjà père d’une petite Leila, quatre ans, et ne semble pas pressé d’être père à nouveau. Rachel et lui viennent en plus à peine de se rencontrer, de s’aimer, fort certes, alors la question d’un enfant n’est pas centrale. Tout en composant avec ce fort désir d’enfant, Rachel doit également recomposer cette famille, trouver sa place. Le puzzle n’est pas simple à construire, les pièces mouvantes.

Un personnage de belle-mère aimante pas si souvent filmé ainsi au cinéma (même si les histoires de familles recomposées ont été abordées par de nombreux films), d’où la question posée par la réalisatrice (voir le dossier de presse du film) : « Où était cette femme qui nouait un lien intime et précieux avec des enfants, les élevait une semaine sur deux pendant quelques années, sans en avoir elle-même, en acceptant de prendre le risque de devoir nécessairement s’effacer de l’équation une fois la relation amoureuse avec leur père finie ? ». Rachel compose donc une image manquante du cinéma, un personnage central et pourtant pas si souvent illuminé de la sorte. Rachel a ses craintes, celle de ne pas laisser de trace, celle de ne pas avoir d’héritage, bref de trop s’effacer jusqu’à disparaître. A ce titre, les scènes chez le gynécologue sont d’un humour discret, d’une belle pudeur et surtout teintées d’une nostalgie qui ne dit pas son nom entre le génial Frederick Wiseman – 92 ans et documentariste dans la vraie vie – qui fait le bilan de sa vie  et la pimpante Virginie Efira, qui ne pensait pas vivre avec un compte à rebours.

Subtilité et pudeur

Au sein de sa propre famille, Rachel compose aussi avec une absente, sa famille est donc aussi face à une pièce manquante qui, semble-t-il n’a pas été comblée. En effet, la mère de Rachel est morte quand elle avait neuf ans, un drame qui la compose autant qu’il la bloque. Rebecca Zlotowski construit son scénario avec beaucoup de petites touches qui en font la subtilité. Avec entre autres : la première rencontre de Rachel avec d’autres mamans lorsqu’elle vient attendre Leila au judo.  Ou encore, la disparition de l’une des mères annoncée par la présence du père, soudain, pour récupérer son enfant. La place de la mère aussi qui est certes discrète, mais aussi omniprésente et qui, tout en se reposant en partie sur Rachel, se sait en position de force. La mère peut alors se montrer fragile, dans une belle scène de larmes, ce que Rachel ne peut pas au risque de passer pour une imposture. C’est surtout le regard, doux, lumineux, jamais pathos porté sur ce petit bout de chemin entre Ali, Leila et Rachel, surtout sur Rachel, qui touche et marque dans Les Enfants des autres.

Tout est une affaire de regard, de manière de raconter, sans cri ni drame : « elle a trouvé un regard, quelque chose de juste, d’évident. C’est comme ces belles chansons extrêmement simples qui nous touchent de manière inédite » (Virginie Efira, Trois Couleurs n°191, Septembre 2022). Virginie Efira poursuit en expliquant avoir beaucoup regardé Rebecca Zlotowski (son œuvre) et inversement : Les Enfants des autres est aussi cette histoire de deux femmes qui se regardent et font un film ensemble. Il y aussi une manière d’aborder le personnage d’Ali (qui devait donc être à l’origine le personnage central) sans dureté, sans jugement, juste dans ce qu’il compose et recompose lui aussi pour sa fille, sa famille. Les personnages qui gravitent autour sont autant de pierres qui s’ajoutent au questionnement de Rachel, dont sa sœur, interprétée par la géniale Yamée Couture, qui attend un bébé pendant le film. Autant d’enfants, auquel il faut bien sûr ajouter cet élève paumé, auquel Rachel s’accroche un peu trop (mais toujours joliment), qui ne font que renforcer ce besoin d’être là pour l’autre, de donner son temps, son amour, sans toujours bien savoir ce qu’on attend en retour… Bouleversant.

Bande annonce : Les Enfants des autres

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Les Enfants des autres : Fiche technique

Synopsis :  Rachel a 40 ans, pas d’enfant. Elle aime sa vie : ses élèves du lycée, ses amis, ses ex, ses cours de guitare. En tombant amoureuse d’Ali, elle s’attache à Leila, sa fille de 4 ans. Elle la borde, la soigne, et l’aime comme la sienne. Mais aimer les enfants des autres, c’est un risque à prendre…

Réalisation et scénario : Rebecca Zlotowski
Interprètes : Virginie Efira, Roschdy Zem, Callie Ferreira-Goncalves, Chiara Mastroianni, Yamée Couture, Victor Lefebvre, Henri-Noël Tabary, Michel Zlotowski
Photographie :  Georges Lechaptois
Montage : Geraldine Mangenot
Distributeur :  Ad Vitam
Date de sortie :  21 septembre 2022
Durée : 1h43
Genre : drame

France – 2021

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